White-washing : la sous-représentation des personnes de couleur à Hollywood

Il y a quelques semaines, Netflix faisait remonter la miniature du film Death Note dans mes suggestions, comme si cela pouvait enfin me convaincre de regarder ça. Sorti l’an dernier sur la plateforme de streaming, le film avait suscité polémique sur polémique. Parmi les nombreux chefs d’accusation : le casting. Et pour cause, adapter un manga en film et ne caster aucun.e acteur ou actrice japonais.e dans les rôles principaux, voilà un choix bien problématique. Pourtant, cette pratique n’est pas rare à Hollywood, elle est même monnaie courante et porte un nom : le white-washing.

Qu’est-ce que le white-washing ?

Le néologisme white-washing, qui provient du mouvement militant antiraciste américain, et qui peut se traduire par le terme « blanchiment », désigne le fait de choisir des acteurs et actrices blanc.he.s pour incarner le rôle -fictif ou non- de personnes de couleur. À cette définition, Lester Andrist, professeur de sociologie à l’Université du Maryland vient apporter quelques précisions : l’expression renvoie à la tendance qu’ont les médias à être dominés par des personnages blancs, joués par des acteurs et actrices blanc.he.s, et qui vont se frayer un chemin à travers une histoire qui va toucher principalement des audiences blanches, sur la base de leur vécu, leurs expériences et leur vision du monde.

A partir de là, on distingue plusieurs cas de figure : le premier, plus ancien et moins subtile, du personnage non-blanc incarné par un acteur ou une actrice blanc.he grimé.e soit par une blackface, une brownface ou une yellowface. On se souviendra ainsi d’un Mickey Rooney très blanc et très américain dans le rôle de Mr Yunioshi dans Breakfast at Tiffany’s (1961). Plus récemment, on pourra citer Les Nouvelles aventures d’Aladin, où il est surprenant de voir, pour un film qui se passe à Bagdad, un casting avec des noms comme Kev Adams, Jean-Paul Rouve, Audrey Lamy ou encore Michel Blanc (si, pour de vrai, ce n’est pas une blague pour le dernier).

Mickey Rooney dans le rôle de Mr Yunioshi, Breakfast at Tiffany’s

Mais la plupart du temps, le white-washing n’est pas aussi grotesque et visible, et c’est ce qui le rend si insidieux. Ce qui se produit souvent, c’est qu’un personnage historique réel, ou un personnage dont l’ethnie n’est pas spécifiée, se voit représenté à l’écran par un acteur ou une actrice blanc.he.

Et c’est tout ? C’est tout oui. Et c’est comme ça que l’on se retrouve avec un Christian Bale dans le rôle de Moïse dans Exodus (2014), ou un Jake Gyllenhaal dans Prince of Persia (2010). Le nombre de cas de white-washing à Hollywood est bien trop grand pour que je les cite tous dans cet article, mais Angelina Jolie, Emma Stone, Gerald Butler, Nat Wolff, Tilda Swinton, Scarlett Johansson, Johnny Depp, Rooney Mara, Ben Affleck… beaucoup de nos acteurs ou actrices préféré.e.s ne sont pas blanc.he.s comme neige dès lors que l’on touche à la question du white-washing.

Rooney Mara dans le rôle de Tiger Lily (personnage d’origine amérindienne), Pan, 2015

Des schémas récurrents

Il existe des schémas récurrents en ce qui concerne le white-washing. Tout d’abord, on constate bien souvent que, si les réalisateur.rice.s ne sont pas très tatillons sur la couleur de peau de leurs personnages principaux, les méchants ou les personnages très secondaires sont souvent joués par des acteurs et actrices non-blanc.he.s. Dans le remake Avatar : Le Dernier Maître de l’air (2010), tous les personnages principaux ont été joués par des acteurs et actrices blanc.he.s. Le « méchant » de l’histoire lui, a cependant été joué par Dev Patel, d’origine indienne.

Les différences de couleurs de peau entre l’anime et le film Avatar : Le Dernier Maître de l’air (2010)

Autre cas fréquent, celui des Asiatiques. Cette communauté est très touchée par le white-washing. Plusieurs facteurs en sont à l’origine. D’une part, les réalisateurs et réalisatrices cherchent à rendre leurs films plus attractifs pour un large public et donc un public blanc, et ce en faisant en sorte qu’il puisse s’identifier aux personnages plus facilement. D’autre part, il y a cette idée qu’il n’existe pas d’acteur ou d’actrice asiatique célèbre, capable de porter un grand rôle au cinéma (après tout, qui sont Lucy Liu, Margaret Cho, Bruce Lee ou Jackie Chan ?). Mais cela devient édifiant dans certains cas : Death Note, Dragon Ball: Evolution, Avatar… même dans les adaptations de mangas, les acteurs et actrices choisi.e.s ne sont pas asiatiques. Dans Ghost in the Shell, après la polémique suscitée par le casting de Scarlett Johanson dans le rôle de Motoko Kusanagi, le studio a même eu l’idée un bref moment de modifier l’actrice par ordinateur pour la faire ressembler davantage à une asiatique. Tant de travail, c’est presque comme si l’on ne pouvait pas caster d’actrice asiatique directement… Enfin, une dernière anecdote qui en deviendrait cocasse si ce n’était pas si grave : il fut à un moment donné question de prendre une actrice blanche dans le rôle principal d’un film récemment sorti à propos d’Asiatiques riches… Eh oui, white-washer Crazy Rich Asians… il fallait oser tout de même.

Comment cette pratique a-t-elle pu s’installer et perdurer ?

Hollywood est un milieu très majoritairement masculin et blanc, et le chemin à parcourir concernant la diversité et la représentation des minorités est encore bien long. Il suffit de jeter un œil aux Oscars : en 90 ans, seuls 15 Afro-américain.e.s, 7 Hispaniques et 9 Asiatiques ont été récompensé.e.s, ce qui est, on peut le dire, extrêmement disproportionné par rapport aux acteurs et actrices blanc.he.s primé.e.s.

Neil Patrick Harris et son jeu de mots très révélateur à la 87ème cérémonie des Oscars

Le white-washing existe historiquement car, comme l’explique Daniel Bernardi dans Classic Hollywood, Classic Whiteness, l’industrie américaine du cinéma a dès le départ « construit la blanchité comme étant la “norme” ». Cette idée s’illustre aussi parle fait qu’il est courant de penser qu’un acteur ou une actrice blanc.he peut jouer n’importe quel personnage juste en étant tel.le qu’iel est, ou bien – s’iel est casté.e dans le rôle d’une personne de couleur – juste en jouant sur le maquillage, l’accent et tout ce qui relèverait d’une performance. À l’inverse, un acteur ou une actrice de couleur ne pourra être casté.e que pour des rôles de personnes de couleur, et iel devra délivrer une performance qui lui permettra de se distinguer par rapport à la « norme ».

Mais le problème est également structurel, et relève du racisme institutionnel d’Hollywood. Beaucoup de réalisateur.rice.s pensent qu’il leur est impossible de caster des acteurs ou des actrices de couleur qui seraient moins connu.e.s que des stars de l’industrie hollywoodienne, car cela ne rapporterait pas assez d’argent : les fans ne seraient pas satisfaits. Ridley Scott nous en donne un exemple concret lorsque, à propos du casting de son film Exodus, il avait dit en 2014 : « Je ne peux pas faire un film avec un tel budget […] et dire que l’acteur campant le rôle principal est un Mohammed qui vient de tel ou tel endroit. Il ne sera pas financé. La question ne se pose même pas ».

Quels sont les enjeux ?

Pointer du doigt cette pratique est crucial, car elle soulève des enjeux majeurs. Le white-washing est le symptôme d’un racisme institutionnel, et il entraîne l’invisibilisation des personnes de couleur au cinéma et dans les séries, et donc dans les médias. Non seulement cela diminue considérablement les opportunités pour les acteurs et actrices non blanc.he.s d’obtenir des rôles importants, de recevoir des récompenses et se distinguer, et donc de se faire une place dans l’industrie du cinéma, mais cela pose également le problème de la représentation, ou plutôt ici de la sous-représentation. Or, il est important pour se construire de disposer de personnages qui nous ressemblent, et qui ne soient pas juste secondaires ou mal écrits. Pour une petite fille noire, mieux vaut grandir devant Black Panther où les personnages sont forts et peuvent faire office de modèles, plutôt que devant des films où l’unique personnage noir meurt avant la fin du film.

Une polémique à sens unique

Mais ce qui traduit le caractère vraiment raciste du white-washing, c’est que l’on se trouve face à une polémique à sens unique : des centaines de personnages qui auraient dû être joués par des personnes de couleur se sont vus passés sous silence, banalisant la chose. En revanche, annoncez un acteur ou une actrice de couleur dans le rôle d’un personnage blanc – ou dont la couleur de peau n’est pas spécifiée – et vous êtes sûr.e.s de trouver un flot de protestations bien nourries sur les réseaux sociaux.

C’était le cas lorsque les internautes avaient cru que Zendaya allait jouer Mary Jane dans SpiderMan Homecoming il y a deux ans. De même, l’an dernier, lorsque l’acteur noir David Gyasi avait été annoncé dans le rôle d’Achille dans la co-production de Netflix et de la BBC sur la Guerre de Troie.

David Gyasi dans le rôle d’Achille

Il s’agit pourtant là d’une réponse au problème. En effet, puisque les studios s’obstinent à ne choisir qu’une très grande majorité d’acteurs et d’actrices blanc.he.s, y compris dans les rôles qui ne sont pas les leurs, certain.e.s activistes ont fini par faire des propositions pour inverser la tendance. Ainsi, pour combattre le white-washing, l’actrice asio-américaine Tamlyn Tomita propose aux acteurs et actrices américain.e.s d’origine asiatique d’aller trouver et saisir elleux-mêmes des opportunités, et ne pas uni- quementse tourner vers des rôles de personnages asiatiques. C’est dans la même logique que l’acteur Daniel Dae Kim a brisé le silence l’an dernier : « Ne nous battons plus uniquement pour une simple intégration, il faut placer la barre plus haut. Nous sommes des leaders, il est nécessaire que l’on com- prenne notre importance et notre part dans le succès [d’un film] ».

Cette démarche de la part des acteurs et actrices de couleur ainsi qu’un changement structurel à Hollywood caractérisé par davantage d’efforts pour faire entrer plus de minorités dans l’industrie devraient progressivement permettre au problème du white-washing de s’essouffler, ce phénomène s’affaiblissant déjà par la prise de conscience des fans qui n’hésitent plus à s’emparer de hashtags pour dénoncer cette pratique.

Roxane Costa

Sources :

https://www.colorlines.com/articles/hollywood-whitewashing-john-wayne-last-airbender

https://knowyourmeme.com/memes/oscars-so-white

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