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Culture

Pourquoi j’ai abandonné FRIENDS pour Brooklyn 99

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J’aime FRIENDS. Beaucoup. J’ai regardé les 10 saisons religieusement. Je suis tombée amoureuse de Rachel, j’ai admiré le sarcasme de Chandler, j’ai détesté Ross. J’ai pleuré lorsque j’ai compris que je ne verrais jamais les enfants de Monica et Chandler devenu.e.s grand.e.s, que je ne saurais jamais si Emma aurait un petit frère ou une petite sœur, ou si Joey trouverait finalement l’amour. J’ai fait mon deuil, et j’ai regardé en boucle les 236 épisodes de la série.

Et puis, en décembre 2016, une amie m’a parlé d’une nouvelle série qu’elle regardait, dont les deux premières saisons étaient déjà sur Netflix : Brooklyn 99. «Tu vas voir, c’est super drôle». Je l’ai toisée avec dédain, en sachant bien que rien ne pourrait jamais supplanter FRIENDS dans mon coeur.

Plot twist : j’avais tort.

Le pitch : au coeur de Brooklyn, New York City, Jake Peralta est inspecteur de police. Entouré d’Amy Santiago, Charles Boyle et Rosa Diaz, sous les ordres de Terry Jeffords et Raymond Holt (et mention spéciale à Gina Linetti, l’administratrice civile dans nos coeurs à tou.te.s), il combat le crime. Et est hilarant. Tous les personnages le sont. Voici un petit top 5 des raisons pour lesquelles Brooklyn 99 est devenue ma série d’humour préférée.

Note : attention, il y a quelques (tout petits) spoilers dans cet article.

1. Le cast est diversifié.

Trois femmes dont deux latinas et une bisexuelle, deux noirs dont un gay : le début d’une mauvaise blague ? Non non, c’est la composition du cast de la série. C’est quand même sympa pour une fois de ne plus avoir que des blanc.he.s sur son écran, d’avoir un couple homosexuel posé et dont les deux membres survivent plus d’une saison, et de ne pas utiliser l’appartenance à une minorité comme seul ressort comique.

Dans FRIENDS, il faut attendre la saison 9 et l’arrivée de Charlie (copine de Joey puis de Ross) pour enfin voir une personne de couleur. Son personnage est globalement bien écrit, je ne pense pas qu’elle parle avec un autre personnage féminin d’autre chose que d’hommes pendant les 9 épisodes où elle apparaît, mais elle a au moins le mérite d’être intelligente et de savoir ce qu’elle veut.

 

2. Les relations sont saines.

Spoiler : Jake et Amy sont un peu les Rachel et Ross de la série, c’est-à-dire le couple qui finira forcément ensemble. Mais la ressemblance s’arrête là. Jake et Amy ont deux caractères bien distincts, ce qui crée des situations difficiles (et comiques) mais qu’iels parviennent toujours à résoudre par la magie de… la communication. Car oui, quand Jake pense avoir des sentiments pour Amy, il n’en parle pas à ses ami.e.s pendant des mois avant de fuir en Chine (coucou Ross) . Quand Amy doute de comment son couple va pouvoir survivre à cause des, hum, aléas de la vie de Jake, elle prévoie un plan rationnel pour surmonter les épreuves. Elle n’a pas à choisir entre sa carrière et sa relation amoureuse (coucou Rachel et son job de rêve à Paris). Ce n’est pas une relation parfaite et dénuée de rebondissements, mais elle a au moins l’avantage d’être saine.


Quant aux autres personnages, Terry est marié et a une vie de famille épanouie tandis que Gina se fiche de se conformer aux injonctions sociales du couple. Holt est marié et heureux, Charles est à la recherche de l’amour et Rosa fait battre les coeurs de tou.te.s (oui, je suis peut-être un peu amoureuse).

3. Les personnages féminins sont géniaux.

Les deux créateurs de la série sont des hommes, j’avais donc un peu peur que l’on tombe rapidement dans les clichés et blagues vaseuses. Mais on parle de Daniel J. Goor et Michael Schur, qui nous ont donné Parks & Rec et The Office, alors évidemment j’avais tort.

Gina est ultra féminine, tandis qu’Amy ne porte que des tailleurs pantalon. Heureusement, on n’entre cependant pas dans une opposition stérile entre la fille superficielle et la femme hyper intelligente, car chacune reconnait que l’autre peut lui apporter des choses.

De nombreuses discussions autour du sexisme ont lieu, notamment lorsqu’Amy est jalouse d’une potentielle promotion de Rosa et que cette dernière lui dit qu’il faut au contraire se soutenir dans un monde où la compétition avec les hommes est déjà écrasante.

Pour autant, au sein du 99, les stéréotypes genrés sont quasi inexistants : les femmes ne réussissent pas à résoudre plus d’enquêtes grâce à leur charme mais bien grâce à leur travail et intelligence. Elles ont des relations romantiques mais qui restent secondaires par rapport à leurs ambitions et qui ne les empêchent pas d’avancer. Bref, ce sont des êtres humains qui vivent leur vie.

Dans FRIENDS, les différences entre les hommes et les femmes sont constamment rappelées : on se souviendra ici de la scène après le premier baiser entre Rachel et Ross, où d’un côté les filles parlent sentiments et papillons dans le ventre tandis que de l’autre Joey se demande juste s’il a mis la langue. Rachel, Monica et Phoebe jouent beaucoup de leur charme pour obtenir ce qu’elles veulent des hommes et leurs relations de couple sont globalement assez toxiques.

 

4. Les thèmes abordés sont sérieux et actuels.

Les problèmes de racisme sont régulièrement traités : Terry est injustement arrêté alors qu’il cherche le doudou perdu de sa fille et doit alors choisir entre signaler le policier à ses supérieur.e.s et potentiellement mettre en danger sa carrière, ou ne rien dire. Holt rappelle souvent comment il était difficile pour lui d’être un policier homosexuel noir dans les années 70 et les conséquences que les insultes et discriminations homophobes ont eu sur son mari. La bisexualité est brièvement abordée dans la dernière saison et j’attends avec impatience la représentation d’une relation femme/femme. Jake est juif et dénonce sans complexe l’antisémitisme qu’il subit. Le problème du système judiciaire et carcéral aux Etats-Unis est un autre cheval de bataille de la série. Les inspecteur.ice.s sont confronté.e.s à des criminel.le.s récidivistes n’ayant pas réussi à se sortir de leur situation. Après son passage en prison, Jake parle régulièrement de l’horreur à laquelle il a été confronté, tout en rappelant bien qu’il a eu droit à des traitements de faveur en tant qu’ancien membre des forces de l’ordre. Les problèmes de la drogue, du crime organisé, de la trop libre circulation des armes sont évidemment centraux.

 

Dans FRIENDS, pour des questions d’intemporalité de la série, les producteur.ice.s ont décidé de ne pas parler du terrorisme et du 11 septembre 2001. Si ce choix est défendable artistiquement, on note tout de même que c’est une manière assez radicale de se sortir de toute considération sociétale. Par ailleurs, l’homosexualité et la transidentité sont traitées de manière caricaturale (on pense au «père» de Chandler, joué par une femme cis et constamment mégenré), le racisme et autres problèmes sociaux ne sont carrément pas abordés.

 

5. Les acteur.ice.s ne sont pas problématiques.

Terry Crews a fait partie des Person of the Year du Times pour avoir porté plainte suite à une agression sexuelle qu’il a subie en 2016. Stephanie Beatriz est bisexuelle et fervente avocate des droits LGBTQ+. Si les autres sont moins présent.e.s sur les réseaux sociaux, iels ne sont pour l’instant pas au centre de sordides affaires médiatiques. Et en 2018, c’est déjà pas mal.


Brooklyn 99 : je t’aime.

Nouveaux épisodes tous les lundis.

Ellie Martinaud

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Actualité

Jean-Pierre Valentini “Sa femme Colette fut la clef du succès de Soulages”

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Jean-Pierre Valentini évoque l'oeuvre de Pierre Soulages

Jean-Pierre Valentini est un connaisseur éclairé et collectionneur du peintre de « l’outrenoir » dont l’un des derniers tableaux du maître aveyronnais, l’homme d’affaires français nous raconte sa passion pour l’artiste décédé à l’âge de 102 ans le 26 octobre dernier.

Est-il vrai que vous possédez l’un des derniers tableaux peint par Pierre Soulages en 2021 ?

Jean-Pierre Valentini : Oui c’est exact. Cette toile incarne à elle-seule la fin de l’histoire du maître. Son apogée. Ce tableau est très structuré, dense, riche en matière. Il est très travaillé et lyrique en même temps. A plus de cent ans, Pierre Soulages avait encore la main sûre. C’est un tableau très rythmé et extrêmement puissant. Il résume toute la recherche de Soulages pour faire naître la lumière à travers le noir. On a l’impression dans ce tableau d’explorer le travail du peintre des trente dernières années. Cette géométrie inégalable avec des espèces de carrés et en même temps ces empreintes dans la pierre qui jaillissent du tableau. D’ailleurs Pierre Soulages, a depuis sa plus tendre enfance à Rodez, été fasciné par les vieilles pierres des âpres paysages des Causses.

Pierre Soulages par Jean-Pierre Valentini

Jean-Pierre Valentini : “Soulages est un record de visiteur historique au Centre Georges Pompidou”

Quand avez-vous acquis les premiers tableaux peints par Pierre Soulages ?

Jean-Pierre Valentini : Au début des années 2000. Le peintre n’avait pas alors atteint cette reconnaissance. On peut dire qu’il a eu une consécration assez tardive auprès du grand public. C’était un homme très discret, provincial loin des mondanités parisiennes. Ce sont surtout l’exposition au Centre Georges Pompidou en 2009 pour ses 90 ans avec un nombre record de visiteurs (500 000 NDLR) puis celle du Louvre pour ses 100 ans qui l’ont propulsé sur le devant de la scène. C’est d’ailleurs le seul artiste après Chagall et Picasso à avoir connu l’hommage d’une rétrospective au Louvre.

Jean-Pierre Valentini : “Soulages est Une danse entre le noir et la lumière »

Comme beaucoup de peintres Pierre Soulages a connu différentes périodes…

Jean-Pierre Valentini : Oui son œuvre répond à plusieurs cycles en fonction des techniques et des matières employées. Sa vraie rupture intervient en 1979 quand ses tableaux font davantage appel à des reliefs et des entailles dans la matière noire. Cela crée à la fois des jeux de lumière et de couleurs. Durant les années 80-90, ses tableaux avaient même souvent une petite touche de bleu. C’est d’ailleurs toute l’histoire de Soulages : cette rencontre incessante, cette danse même entre le noir et la lumière.

Jean-Pierre Valentini : « Soulages est au panthéon des peintres français »

Quelles sont les sensations que vous procurent les tableaux de Soulages ?

Jean-Pierre Valentini : Pour moi, c’est d’abord une ode à la vie puisqu’on passe du côté obscur au côté clair de la force. Il m’arrive même de distinguer des couleurs qui n’existent qu’à travers cette lumière qui jaillit du noir. Dans un tableau de Pierre Soulages, on décèle l’âme de l’artiste mais aussi la nôtre. C’est sans doute pour cela que son œuvre parle tant aux gens. Ce qui est remarquable aussi, c’est que l’on n’a pas les mêmes sensations en fonction de l’heure à laquelle on regarde le tableau mais aussi en fonction de l’angle à partir duquel on le regarde. C’est aussi ce qui fait le génie de l’artiste et l’inscrit au panthéon des peintres français.

Jean-Pierre Valentini « Soulages : Sa femme Colette clef de son succès »

Savez-vous comment Pierre Soulages travaillait ?

Jean-Pierre Valentini : Avec plus de 1700 œuvres durant sa carrière, on peut deviner que Pierre Soulages avait des journées bien remplies. Je vais peut-être trahir un secret mais Soulages travaillait avec un assistant mais c’est surtout sa femme Colette avec qui il a partagé 80 ans de sa vie qui a joué un rôle clef. Une fois, le tableau achevé il lui présentait et s’il ne lui plaisait pas, il le détruisait. Comme chaque grand homme, il n’y aurait pas eu le grand Pierre Soulages sans son épouse. Je pense à elle en ces moments douloureux.

La disparition de Pierre Soulages va faire en sorte d’augmenter, de facto, sa cote. Une belle affaire pour vous qui détenez plusieurs de ses toiles…

Jean-Pierre Valentini : Ce n’est pas important Vous savez j’ai aimé Pierre Soulages de son vivant et l’essentiel est que son œuvre s’inscrive dans l’éternité. Je pense que sa notoriété va encore se propager à travers la planète. Je vous prédis d’ailleurs une rétrospective au musée Guggenheim de New-York dans les années qui viennent.

Suivez Jean-Pierre Valentini sur Twitter.

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Culture

Les standards de beauté dans les pays du Sud, entre poids du passé colonial et mondialisation

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« Les cosmétiques les plus populaires en Afrique et en Asie sont les produits éclaircissants. »

Chaque été, près de six Français·e·s sur dix se ruent à la plage pour profiter du soleil. Quel plaisir de s’allonger sur sa serviette près de la mer, de fermer les yeux et de passer des heures et des heures sous le ciel bleu, quitte à attraper un coup de soleil ! Certain·e·s tentent tant bien que mal de peaufiner leur bronzage en essayant de le garder le plus longtemps possible. D’autres se tournent vers des séances d’UV en cabines à des prix exorbitants pour conserver ce teint bronzé toute l’année. À l’approche de cette période de l’année, de nombreux articles fleurissent dans la rubrique Bien être des magazines : “Comment préparer sa peau avant le bronzage” ou “Comment bronzer efficacement cet été : toutes nos astuces”. Aujourd’hui, les produits destinés à “nous embellir” sont de plus en plus répandus. le must have étant le produit bronzant, recommandation ultime des influenceur·euse·s beauté. Bref, vous l’aurez compris, dans la majorité des pays occidentaux, avoir un teint hâlé est un critère de beauté, et, la remarque “Ah t’as bien bronzé !” devient le plus beau des compliments.

Or, lorsque prononcé dans certains pays, ce fameux “Ah t’as bien bronzé” devient un jugement péjoratif, voire un semblant d’insulte emplie de connotations négatives. En effet,  il y a des régions où bronzer est loin d’être une activité de détente et de plaisir. Ce serait même une activité inexistante. On retrouve ce phénomène principalement dans les pays d’Asie, d’Afrique ou encore d’Amérique Latine. Ces continents sont tous situés au Sud mais là n’est pas leur seul point commun : ils ont été colonisés durant de nombreuses années.

Cette période de colonisation, bien qu’elle soit révolue, exerce toujours une influence importante au sein des sociétés. Les standards de beauté féminins sont un bon moyen pour témoigner du poids que constitue ce passé colonial. Mais pourquoi et comment les standards de beauté, hérités du colonialisme, sont encore entretenus de nos jours ?

Plus t’es clair, plus t’as du pouvoir : la couleur de peau comme privilège de classe  

Il est intéressant de remarquer que, quel que soit le pays, les standards de beauté sont empreints d’histoire. Tout d’abord je vous propose un petit retour dans le passé pour clarifier toute cette période coloniale un peu floue.

Les premières colonisations débutent en Asie, au début du XVe siècle. On appelle l’Impérialisme colonial, la longue période de colonisation par les Occidentaux de ce qu’on nommait alors les Indes orientales. D’abord marquée par des expéditions commerciales, l’expansion coloniale devient rapidement politique et culturelle. À la fin du XIXe, la région est au cœur de la concurrence impériale et, français, britanniques, allemands, portugais, néerlandais, américains ou encore russes se lancent dans une course aux territoires.

En Amérique latine, la colonisation espagnole commence à la fin du XVe siècle avec les voyages de Christophe Colomb. C’est seulement en 1898 que la guerre hispano-américaine mettra un terme définitif à la domination espagnole. On parle donc de plus de trois siècles de colonisation…

L’Afrique enfin, devient un continent très convoité à partir des années 1800 et dominé par les Européens jusqu’aux indépendances dans les années 1960.

On constate donc que ces pays du Sud ont été sous domination occidentale pendant de très nombreuses années et leur indépendance ne s’est pas faite en un jour. C’est intéressant de voir que presque 70 ans après le début du processus de décolonisation, les populations des régions citées plus haut, prônent toujours les mêmes critères de beauté, le plus important étant d’avoir le teint le plus clair possible. Cela s’explique par l’idée qu’être clair de peau est signe de pouvoir. Il s’agit ici d’un préjugé à caractère racial hérité du colonialisme : les colons blancs étaient en situation de pouvoir et de domination, tandis que les personnes non-blanches étaient en situation de soumission et d’obéissance. Dès lors, un lien se crée naturellement entre le pouvoir et la beauté, et cette relation finit par être intériorisée par l’ensemble des populations. C’est notamment ce qu’affirme le professeur Cho Kyo de l’Université Meiji à Tokyo dans son livre, The Search for the beautiful woman : Historical and Contemporary Perspectives and Aesthetics paru en 2012 : « Une population dont la civilisation est perçue comme hautement développée apparaît plus facilement comme attractive, tandis qu’un groupe ethnique réputé “arriéré” est considéré comme moche ». Il précise que si ces groupes ethniques étaient inconscients de leur caractère d’infériorité, ils ne se dévaloriseraient pas. Il est donc intéressant de voir qu’à partir du moment où « la conscience hiérarchique est établie, l’esthétique des caractéristiques physiques change rapidement». Par conséquent, les physiques occidentaux sont considérés comme beaux par tout le monde car l’Occident bénéficie d’une puissance économique, sociale et politique. On peut donc affirmer que l’idée que la couleur blanche est l’idéal à atteindre, découle directement de la mentalité coloniale.

Ainsi, les standards de beauté féminin dans les pays d’Asie se résument de cette manière : un visage fin, de grands yeux, un nez pointu, des cheveux lisses et une peau blanche. Autrement dit, des traits occidentaux. Pour cause, l’héritage colonial.

Prenons le cas des pays Sud Asiatiques et plus particulièrement de l’Inde, qui fut colonisée de 1750 à 1947. Avant même l’arrivée des Anglais, il y avait un système de castes dans cette société, lequel consiste à diviser et à hiérarchiser l’ensemble de la population selon des groupes héréditaires. Beaucoup d’historiens considèrent que la colonisation britannique a joué un rôle majeur dans la rigidité du système des castes, en se plaçant évidemment au sommet de la pyramide hiérarchique. En conséquence, même après son indépendance, la population indienne considère la peau blanche comme un privilège de classe.

La manipulation médiatique et capitaliste 

C’est assez étonnant de se dire que les populations de tous ces pays ne se sont pas affranchies de leur héritage colonial depuis tant d’années. Alors comment ces standards de beauté persistent-ils ?

La réponse est simple, c’est grâce au pouvoir exercé par les médias. Les médias de masse, qui sont omniprésents de nos jours, sont les principaux acteurs dans la transmission de ces standards de beauté féminins car ils imposent constamment le même archétype. Il n’y a qu’à regarder autour de nous pour se faire une idée de ce qui est vu comme une “belle” femme : que ce soit les actrices, les modèles des magazines et des campagnes de pub, ou encore les journalistes qui présentent le JT, on s’aperçoit que les médias mettent toujours au-devant de la scène les mêmes femmes. Naturellement, ces images sont très vite intériorisées par l’ensemble de la société, et apparaissent comme le “but” ultime à atteindre pour accéder à une certaine validation aux yeux de cette société. Les populations admirent ces critères physiques sans pour autant prendre conscience d’être sous l’influence de leur passé colonial.

Dessin de la série « Colorism » de l’illustratrice Kat Tsai

La stratégie marketing de la plupart des produits cosmétiques dans ces pays profite de cette situation pour faire du chiffre (et ça marche très bien !). Les cosmétiques les plus populaires en Afrique et en Asie sont les produits éclaircissants. Ils promettent d’illuminer la peau, mais beaucoup d’études ont montré qu’une utilisation quotidienne de ces produits s’avère être très dangereuse pour la santé (risque de cancer, de dérèglements hormonaux, vieillissement prématuré de la peau…). Toutefois, selon des études de marché de Global Industry Analyst, la demande mondiale en produits de blanchiment de peau s’élevait à 18 milliards de dollars en 2017.

Le colorisme, un héritage colonial 

Toutes ces pratiques participent à un autre type de discrimination appelé “le colorisme”. Ce terme a été popularisé par l’écrivaine et militante féministe américaine Alice Walker. À la différence du racisme, même s’il en est issu, le colorisme est une discrimination interne à une communauté. Il désigne le fait de favoriser les personnes à la couleur de peau claire au détriment des personnes au teint plus foncé. Les femmes sont souvent plus touchées par cette discrimination que les hommes. Le colorisme naît d’un désir de ressembler au colonisateur. Une des conséquences du colorisme est la négation de soi, qui se manifeste souvent par un manque de confiance et un sentiment d’infériorité. Les femmes aux peaux plus foncées sont discriminées à la fois dans leur vie sociale et professionnelle. Elles sont moins bien considérées et font moins bonne impression qu’une personne à la peau claire.

Le marché des produits éclaircissants devient donc rapidement une manne financière. D’ici à 2024, les profits issus de cette industrie pourraient atteindre 25 milliards d’euros à l’échelle mondiale.

Affiche publicitaire pour une crème éclaircissante en Inde

En Inde, ces produits représentaient 61 % du marché de la cosmétique selon l’OMS en 2011. A l’échelle internationale, on retrouve toujours les mêmes stars indiennes. Aishwarya Rai, un des visages de la marque L’oréal Paris depuis les années 2000. Priyanka Chopra qui fait beaucoup parler d’elle à Hollywood après avoir décroché le rôle principal dans la série américaine Quantico. Ces deux femmes, à la peau et les yeux clairs, contrastent énormément avec la plupart des femmes de leur pays.  En 2019, la photo des 30 prétendantes au titre de Miss India a lancé de nouvelle polémique autour de l’obsession sur la couleur de peau. Les internautes ont accusé le concours de beauté de ne pas refléter la diversité du pays.

Dans les pays d’Asie de l’Est, les femmes considérées comme les plus belles sont souvent métissées. Par exemple, les philippines internationalement connues grâce à leur victoire au concours de Miss Univers en 2015 et 2018 : Catriona Gray et  Pia Wurtzbach. La première est à moitié philippine et moitié australienne, la seconde est à moitié philippine et moitié allemande.  La directrice du Centre d’Études sur le genre et les femmes de l’Université des Philippines de Manille, Natalie Africa-Verceles explique que contrairement à ces femmes beaucoup de philippines ont une peau plus foncée, des visages plus ronds, des yeux plus petits et des cheveux noirs bouclés. En Corée du Sud, Ella Gross, une jeune fille de 11 ans qui a posé à plusieurs reprises pour la marque ZARA, qui est suivie par plus de 3 millions de personnes  sur Instagram est qualifiée par les médias locaux comme « l’enfant modèle la plus magnifique du monde » en raison de ses yeux de biches et ses traits fins. Pas étonnant quand on apprend qu’elle est à moitié coréenne et à moitié américaine.

Enfin, direction l’Amérique pour apprécier un autre angle de ce phénomène. Au sein des communautés noires, les métisses sont également très privilégiées et avantagées par la société. Le colorisme est très présent dans les Antilles françaises et les îles anglaises comme la Jamaïque. Il faut, ici, remonter à l’esclavage pour comprendre les origines de ces préjugés raciaux. Durant l’esclavage, plus vous étiez clairs de peau, et plus vous pouviez aspirer à devenir libre et à monter l’échelle sociale.  Aux Etats-Unis, les effets du colorisme sur la communauté noire américaine sont très présents, notamment dans la scène musicale du pays. Beaucoup d’internautes dénoncent que, de plus en plus, les femmes noires réussissant à garder leur place dans le show business sont des femmes noires à peau claires. En 2019, le père de Beyoncé, Mathew Knowls, a été invité sur une chaîne de radio et a évoqué le colorisme dont a bénéficié la chanteuse au cours de sa carrière. La couleur de peau et les traits physiques jouent un rôle important dans le succès d’une célébrité racisée aux États-Unis.

A cela s’ajoute l’obsession des cheveux lisses. Le cheveu crépu autant en Afrique qu’en Occident (et plus particulièrement aux Etats-Unis) a été dévalorisé.  Il a été déprécié depuis l’esclavage car vu comme « négligé ». À l’inverse, le cheveu long et lisse serait  “beau” et “élégant”. Même après l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis en 1865, à l’issue de la guerre de Sécession, les femmes noires cherchent à lisser leurs cheveux, afin de se rapprocher de l’esthétique dominante, ne serait-ce que pour trouver du travail. Au cours du XXe siècle, le défrisage devient populaire. C’est un produit chimique lissant, très utilisé encore aujourd’hui, et ce, malgré les risques qu’il présente (brûlures et lésions du cuir chevelu, chute des cheveux, et même risque de cancers). La majorité des femmes ont plutôt recours aux extensions capillaires plus ou moins lisses qui sont des techniques de coiffage qui peuvent être très douloureuses. La plupart des salons de coiffure et des produits commercialisés ont pour objectif d’amener les clientes à tendre vers cet idéal malgré leurs coûts monstrueux, ce qui correspond donc à une acceptation des canons de beauté blancs.

Diversifier le monde médiatique pour redéfinir la notion de beauté 

Dans n’importe quelle région du monde, les diktats de beauté imposés par la société sont bien plus pesants pour les femmes que pour les hommes. Elles subissent une pression sociale dès leur plus jeune âge et sont donc souvent réduites à leur beauté, comme si rien d’autre ne comptait. Les femmes des communautés anciennement colonisées font face à  un double combat : plaire aux yeux de leur propre société, qui est elle-même sous l’influence de l’Occident. Dès lors, on demande aux femmes locales de se rapprocher le plus possible des physiques occidentaux. Nous voyons donc que les standards de beauté dans les pays du Sud sont une construction sociale et historique, héritée du passé colonial. Aujourd’hui, avec la mondialisation, les médias et l’industrie commerciale sont les acteurs majeurs d’un changement possible mais imposent constamment les mêmes images. Le fait que la scène médiatique ne reflète pas la diversité de leur pays envoie un message très violent aux femmes et aux jeunes générations. Ces dernières, en grandissant face à une unique représentation de la beauté “acceptée” développent souvent une mauvaise estime de soi. C’est un fait, le colorisme affecte de manière négative l’image et la confiance en soi. La clé est donc de diversifier la représentation des femmes dans les médias ou du moins, parvenir à les ébranler.

Toutefois, ces dernières années, on a vu la naissance de plusieurs mouvements dans différentes communautés qui ont pour objectif de remettre en cause ces diktats de beauté et de se réapproprier leurs propres critères esthétiques. Par exemple, dans les années 2010, le mouvement nappy en France (appelé « natural hair movement » aux Etats-Unis) a été lancé par les femmes noires, qui souhaitent garder leurs cheveux crépus. Ce mouvement permet aux femmes de revaloriser et normaliser leurs cheveux dans leur état naturel, donc de redéfinir les standards de beauté dominants. En Inde, le mouvement Dark is beautiful cherche à mettre fin au colorisme qui divise une même société, et remet en cause de cette manière les standards de beauté.

Enfin, de plus en plus de comptes Instagram, podcasts, mouvements de solidarité en tout genre, se multiplient sur Internet. La jeune génération prend la parole et compte bien éveiller les consciences et sensibiliser sur la question du colorisme et de toutes formes de discriminations liées à la couleur de peau.

Campagne de publicité pour la marque Fenty Beauty, 2018

Par Asvitha CHANDRESWARAN

Sources :

Illustrations :

Illustratrice de la bannière de l’article : Diana Pedott (@dianapedott sur Instagram, https://www.dianapedott.com/)

Kat Tsai : @chuwenjie sur Instagram, https://linktr.ee/chuwenjie

Bibliographie :

Mona Chollet, Beauté Fatale : Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, 2012

Sitographie :

Kaitlyn Greenidge – “Why black people discriminate among ourselves : the toxic legacy of colorism”, The Guardian

“Le concours de Miss Inde relance la polémique autour de la diversité dans le pays”, France 24

Ary Gordien – “La coupe afro : une simple histoire de cheveux ?”, La vie des idées

Mixed race of Asian and Western : Asia’s new standard of beauty, The Independent

Frédéric Joignot – “Crépues et fières de l’être”, Le Monde

Margot Brunet – “Dépigmentation : 60 % des crèmes éclaircissantes contiennent des produits dangereux”, Le Figaro

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Culture

Hunger, ou quand la faim dévore de l’intérieur

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Un style cru et sincère, c’est la recette en apparence simple que voulait suivre Roxane Gay dans Hunger, mais la simplicité ne suffit pas pour dire l’indicible. Pourtant, l’autrice se confronte avec brio à cette difficulté.

Hunger va vous bousculer. Bousculer vos idées préconçues, votre façon de voir les corps, à commencer par le votre. Dans cet essai autobiographique, Roxane Gay nous communique sa chute dans la dépression, puis dans la boulimie et l’obésité. Cette chute, c’est son premier amour qui en est la cause. Il était plus âgé, plus beau, plus « gentil ». Pourtant, c’est lui qui l’emmène dans une cabane au fond de la forêt, où des garçons de son âge l’attendent. Ils tiennent son petit corps écartelé et là l’autrice formule l’indicible.

Une condamnation sans faim

Alors, commence la construction d’une cage. L’écrivaine de Bad Feminist s’emprisonne dans un corps qu’elle entoure d’une structure épaisse. Cette dernière l’empêche de se déplacer, de sortir, de marcher Elle écrit « I ate and ate and ate in the hopes that if I made myself big, my body would be safe ». La jeune femme a toujours besoin de s’épaissir, encore et encore. Une faim insatiable que vous dévorez inlassablement au Iil des pages.

S’enfermer ou se dépasser

La réIlexion amenée par l’ouvrage devient plus large. Elle pose une question fondamentale sur la littérature. Comment l’écrivaine parvient-elle à décrire le moi ? Autrement dit, comment dire ce qu’on est à la première personne ? Il semble que la réponse de Gay soit la suivante : pour faire état d’un parcours singulier, il faut un style singulier. C’est pourquoi son livre est à la fois une autobiographie, un essai, une critique du système d’oppression Il est tout et rien à la fois, et ne correspond à aucun grand genre en particulier. Aucun code, aucune chronologie rigoureuse, juste 88 moments de souvenirs de l’histoire de son corps. Cette absence est à l’image même du sujet. Alors que son corps déIie la norme, son œuvre déjoue les codes de la littérature. Il n’y a qu’à travers cette forme libératrice que l’écrivaine peut exprimer tout le paradoxe de sa vie : chercher à échapper au monde en occupant l’espace. Et en même temps, elle utilise des procédés simples, à l’image de son propos. Comme par exemple la répétition ou le choix de mots crus. Ici, on parle des gros·sses, des obèses, des bisexuel·les, sans tabou. Finalement, Hunger n’est pas un exercice de style, mais l’authentique récit d’une vie. Ainsi, vous ne lirez pas la vie d’une femme de couleur en surpoids mais celle de Roxane : une femme, une grosse, une noire. Quoi de mieux que de s’avouer tel que l’on est pour dépasser les non-dits ?

L’Oppression

« Quand vous êtes en surpoids, à bien des égards, votre corps entre dans le domaine public. Il est constamment à l’af@iche. Les gens projettent dessus des histoires qu’ils s’inventent, mais la vérité de votre corps ne les intéresse pas du tout quelle qu’elle soit » (p.130). C’est ça être gros⦁se. C’est devoir accepter que le regard d’autrui sur votre corps vous juge sans arrêt, il punit votre déviance. Il vous touche, vous regarde, vous commente et Iinit par nier votre humanité. L’oppression est permanente. A cela, s’ajoute les inquiétudes des parents, des frères, des médecins, qui portent tous un peu le poids de la maladie.

Média, Média dis-moi qui n’est pas belle

EnIin, l’oppression est aussi exercée par un système médiatique qui vous rappelle votre déviance et votre lâcheté à chaque publicité Weight Watchers. On en vient même à capitaliser sur votre capacité à perdre du poids dans les émissions telles que Revenge Body, My 6oo-lb Life, ou encore The Biggest Looser. Et tout cet arsenal vient rappeler aux femmes obèses leur défaut de féminité, le manquement à leur devoir de beauté. Parce que oui, pour être femme, il faut être belle, et pour être belle il faut être mince. Et là c’est parti, on déploie les gros moyens : régimes amincissants, séances de sport à n’en plus Iinir… Mais attention mesdames ! Abdos fessiers uniquement ! Et prenez-garde, pas trop non plus, sinon c’est moche. Après tout, on sait bien que tout ce qui est ‘’trop’’ n’est pas féminin.

Il serait hâtif de dire que cet environnement médiatique produit la grossophobie ambiante. Néanmoins, il contribue à perpétuer les représentations attachées aux gros·ses. Elles culpabilisent car les seuls corps gros représentés sont en souffrance et doivent être réprimés. En fait, la monstration du gras n’est possible qu’à condition qu’il Iinisse par disparaître.

Un corps, encore

Avec Gay, vous prendrez conscience que son corps n’est pas qu’une prison sécuritaire. Au contraire, son corps est ce qu’elle reIlète aux autres ; et loin de le camouIler, elle l’expose. Il subit des maltraitances, des regards, des histoires d’amour malheureuses. Ce livre est l’histoire d’une faim triomphante sur un corps qui peine peu à peu à reprendre le dessus. Mais ce livre est aussi une critique profonde du système de domination des maigres, des blancs, et des hommes. En tout cas, sachez-le, que vous soyez féministe ou pas, seul Hunger déconstruira l’idée que votre corps peut se décharger de votre histoire.

Maëlys Poujol


Source en tete : https://www.booktopia.com.au/blog/2017/06/22/review-hunger-roxane-gay/?fbclid=IwAR3GqOTcbxDpSdToDwJ_430TaNsPQ8zc9ZI4aCtx_oTmVERPtBF9frEH3R0

Source image corpus : http://lorriegrahamblog.com/hunger-roxane-gay/?fbclid=IwAR0pMMDi77B6DGqzQuGAShrErbLUWdeQQ8EGA0dDNPDR25wQPgQNFxsZWbM

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