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Genre et communication

Coupe moi la parole, je ne te dirai rien !

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Il y a quelques temps, dans le cadre d’une journée d’échange autour de mon projet solidaire, j’ai assisté à une conférence. Un conférencier et une conférencière étaient à l’honneur ainsi que l’une des organisateur.ice.s chargé.e.s de répartir le temps de parole entre les invité.e.s. Le fait est que le conférencier a monopolisé la parole les trois quarts du temps pour parler de son projet. Il reprenait systématiquement les propos de la conférencière à son compte, lui coupait la parole, et lorsque l’organisatrice tentait de rééquilibrer l’échange, eh bien, il faisait tout simplement abstraction de sa présence et reprenait de plus belle.

Cette anecdote n’est-elle pas d’autant plus ironique lorsque l’on sait que le thème de la conférence portait justement sur « La réduction des inégalités dans le monde » ? En plus de me trouver dans une situation fort désagréable, je n’ai rien appris d’utile puisque le conférencier a passé la majeure partie de son temps à parler de la réussite de son projet contrairement à la conférencière qui se voulait plus pragmatique en voulant élargir ses propos à la réduction des inégalités en général. Bref, jusqu’à ce jour , je ne m’étais pas réellement rendu compte de la gravité de ce problème, et en y assistant je me suis demandée pourquoi certains hommes considèrent que leur voix a plus d’importance que celle des femmes ?

Le manterrupting, qu’est ce que c’est ?

Le manterrupting est une expression anglo-saxonne formée par la contraction des mots « man » et « interrupting ». Elle désigne une attitude sexiste des hommes dans une conversation mixte, consistant à couper la parole à une femme en reprenant ses propos pour les « approfondir » ( oui oui, comme dans une relation maître/élève… ) afin de reprendre le dessus dans l’interaction. En une phrase : c’est une question de pouvoir. Le mot est utilisé pour la première fois par la journaliste Jessica Bennett dans son article pour le Times : « How not to be “manterrupted“ in meetings » (« Comment ne pas être interrompue par un homme en réunion »). Elle le définit alors comme : « L’interruption inutile d’une femme par un homme » en s’appuyant sur l’exemple de Kanye West et Taylor Swift en 2009 lors des MTV Videos Music Awards (même si ce n’est pas le meilleur exemple).

NEW YORK – SEPTEMBER 13: Kanye West takes the microphone from Taylor Swift and speaks onstage during the 2009 MTV Video Music Awards at Radio City Music Hall on September 13, 2009 in New York City. (Photo by Kevin Mazur/WireImage)

13 septembre 2009 – New York City – Photo part Kevin Mazur/WireImage

En même temps une femme, c’est comme un oiseau

Oui parce qu’il est bien connu que lorsqu’une femme parle, en réalité elle jacasse, piaille, cancane, jase… Bref : elle fait du bruit pour ne rien dire d’intéressant. On notera d’ailleurs que tous les verbes énoncés précédemment sont utilisés pour définir des cris d’oiseaux. Oui mesdames, vos paroles sont considérées comme des bruits de fond. Et malheureusement, les exemples foisonnent, notamment en littérature qui, censée avoir un rôle instructeur et formateur auprès du peuple, pérennise au contraire les clichés sexistes en incitant la société à considérer la femme comme une moins que rien, en la rabaissant systématiquement, et même, en la déshumanisant. Par exemple, dans Pierrot, mon ami, Queneau nous dit que « Les ménagères cancanent. » Dans L’inutile Beauté, Maupassant écrit que le personnage féminin « était, à l’arrière de [l’] embarcation, une espèce de petit moulin à paroles, jacassant au vent qui filait sur l’eau. (…) et elle disait étourdiment les choses les plus inattendues, les plus cocasses, les plus stupéfiantes ». Quant à Ponchon, il compare la femme à un enfant dans son poème La Muse au cabaret, lorsqu’il dit qu’« Elle disait des riens, d’un parler puéril, Comme un enfant qui jase. »

En associant les paroles de femme à des bruits d’oiseaux, la société les considère comme tels. Et comme les oiseaux, on les entend sans les écouter.

La langue est un pouvoir. En dévalorisant les propos des femmes, on place les êtres humains dans une situation d’inégalité. D’emblée l’homme est celui à qui revient toutes les décisions, IL parle et ELLE exécute. (Notre solution ? L’écriture inclusive, venez en apprendre plus par ici).

La faute à la culture d’entreprise française ?

Les grandes écoles françaises forment tou.te.s leurs élèves de la même manière et en théorie, les entreprises sont censées juger une compétence, une formation, un propos et non pas juger en fonction d’un genre. Malheureusement, elles ne prennent pas en considération la réalité qui est toute autre. Une cadre supérieure responsable de la vision stratégique du CAC 40 explique dans un entretien avec Le Monde que dans une entreprise française : « Une femme qui parle est bavarde, un homme qui parle est un leader. […] Quand une femme explique, cela paraît long, quand un homme explique, cela paraît brillant. » La numéro deux de Facebook, Sheryl Sandberg et le professeur de l’université de Pennsylvanie Adam Grant vont dans le même sens en dénonçant le fait que : « Quand une femme prend la parole dans le milieu professionnel, elle se retrouve en position d’équilibriste. Soit elle est à peine écoutée, soit elle est jugée trop agressive. Quand un homme dit la même chose, tout le monde hoche la tête pour saluer sa brillante idée. Les femmes en concluent que mieux vaut en dire le moins possible. »

Une étude américaine publiée en 2011 dans la revue Administrative Science Quarterly et réalisée par Victoria L. Brescoll, professeure à l’université de Yale et experte en psychologie sociale, a montré que les dirigeantes silencieuses en réunion étaient bien notées tandis que celles qui s’expriment étaient rejetées. À l’inverse, les dirigeants parlant peu étaient considérés comme incompétents et ceux s’exprimant longuement étaient très bien notés.

Ce phénomène de manterrupting est donc global et n’est pas seulement dû à la non prise en compte des inégalités hommes-femmes par les grandes écoles. Résultat, les femmes perdent confiance en elles et n’osent pas s’imposer alors qu’elles sont aussi, voire plus compétentes que certains de leurs collègues masculins.

Quand on en vient à devoir mettre des stratégies en place pour que les femmes puissent s’exprimer et être reconnues à leur juste valeur

Après s’être rendues compte du manterrupting au sein de leurs réunions, les conseillères de Barack Obama ont développé la technique de « l’amplification ». Elle consiste à appuyer les opinions de leurs consoeurs en insistant bien sur l’origine de l’idée afin que leurs propos ne soient pas repris par leurs collègues masculins. Jessica Bennett est allée jusqu’à publier un « guide de survie » intitulé Feminist Fight Club dans lequel elle fait part de son expérience personnelle et donne des conseils aux femmes afin de d’affronter les milieux hostiles et sexistes qui les entourent en luttant contre l’oppression machiste et patriarcale.

En un mot , je dirai que le manterrupting est un phénomène sociétal subi par la majorité des femmes. Encore peu médiatisé, il serait peut-être temps de s’y intéresser sérieusement et d’y sensibiliser les foules. Sans quoi, le monde risquerait de passer à côté de brillantes idées que des femmes n’auront pas pu s’exprimer par peur d’être interrompues.

Djéné Diané

Sources

Image mise en avant par Chloé Poizat

CNTRL

Violaine Morin – En entreprise, « une femme qui parle est bavarde, un homme qui parle est un leader »Le Monde

Jessica Bennett – How Not to Be ‘Manterrupted’ in MeetingsTime

Lucile Quillet – Dans l’entreprise les femmes se font tout le temps couper la paroleMadame Figaro

Victoria L. Brescoll – Who Takes the Floor and Why: Gender, Power, and Volubility in OrganizationsHarvard Kennedy School

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Entreprise

Qu’est-ce que le “Brand Marketing” et en quoi est-ce utile ?

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brand marketing e-réputation

Dans de nombreux cas, pour réussir, il est nécessaire de se démarquer des autres entreprises ou marques qui proposent un produit ou un service similaire ou identique. C’est là qu’intervient le brand marketing ou plus simplement, le branding, un outil essentiel pour le succès d’une entreprise et pour créer l’image avec laquelle le public s’identifiera à cette marque. Nous expliquons ci-dessous ce qu’est cette stratégie marketing et en quoi elle consiste.

Qu’est-ce que le marketing/la stratégie de marque ?

Le marketing ou l’image de marque est la clé du succès d’une entreprise. C’est le processus qui comprend tout le travail effectué pour construire une marque. Ce processus va de la conception du logo au choix des couleurs de l’entreprise, en passant par le ton communicatif, les valeurs, le message à transmettre, l’e-réputation voulue etc… Toutes les actions qui tournent autour de la création d’une marque font partie de la stratégie de marque.

C’est un travail long et compliqué, car toutes ces actions visent à faire de la marque un point de référence et à faire en sorte que les consommateurs l’aient toujours à l’esprit, directement ou indirectement.

Si l’on dit qu’il s’agit d’un processus long et compliqué, c’est parce que la stratégie de marque commence dès la naissance de l’idée de créer une entreprise. À partir de ce moment, toutes les actions ultérieures sont incluses dans le marketing de marque : création d’un nom, création d’une identité d’entreprise, positionnement, fidélité à la marque et structure de marque.

Aspects clés du brand marketing

Pour que tout le travail porte ses fruits et que l’entreprise connaisse le succès, il est nécessaire de prendre en compte certains aspects clés :

Le public cible : il est très important d’identifier le profil qui sera intéressé par ce que la marque propose. Vous ne pouvez pas attirer un jeune public de la même manière qu’un public plus adulte, ni attirer l’attention d’un public féminin de la même manière que celle d’un public masculin. Une fois que vous avez identifié le profil du client potentiel, vous devez vous mettre à sa place pour savoir ce qu’il pense, ce qu’il ressent, ce dont il a besoin…

Envoyer un message clair et direct : une fois que tout ce qui précède est clair, l’étape suivante consiste à lancer un message pour capter l’attention du public. Ce message doit être direct et le plus court possible. Il s’agit de donner des informations sur le produit ou le service qui, en plus d’être concrètes, parviennent à susciter l’intérêt du public.

Établir un lien avec le public : il ne suffit pas que le public aime ce que la marque propose. Le public doit se sentir identifié au message transmis. Il est très important que le public auquel le message est adressé ait le sentiment que la marque connaît très bien ses sentiments, ses besoins, ses inquiétudes… De cette façon, il fera beaucoup plus confiance au produit ou au service et votre e-réputation n’en sera que meilleure.

Nous pouvons constater que dans le brand marketing, tout tourne autour du public. Pendant tout le processus de création, il est très important de tenir compte du type de profil qui sera intéressé par ce produit ou service afin de créer une image qui attire l’attention de ce type de personnes en particulier, car ce sont précisément elles qui peuvent devenir des clients potentiels.

Conseils pour appliquer le marketing de marque à votre entreprise

Comme nous l’avons déjà mentionné, le travail de brand marketing commence dès l’instant où naît l’idée de créer une entreprise.

ela signifie qu’il est nécessaire de commencer par choisir un nom, un logo, une charte graphique, des valeurs, un ton communicatif… Lorsque l’entreprise est déjà créée et a une structure définie, il est temps de la montrer au monde.

Voici quelques conseils pour commencer à appliquer le marketing de marque à votre entreprise et qui vous aideront à faire, au moins, les premiers pas vers le succès.

Soignez vos campagnes de marketing, car la manière dont vous vous présentez et dont vous vous adressez au public est essentielle. Il est clair que faire quelque chose d’original et d’accrocheur peut être crucial pour le succès, mais il est important de toujours rester dans la même ligne. Nous entendons par là que, dans l’originalité, il est important de ne pas perdre la cohérence.

Méfiez-vous des changements brusques, car ils peuvent être mal accueillis. Avant d’effectuer un changement dans le logo, dans le design du produit, dans la manière de communiquer avec le public… il est nécessaire de l’étudier longuement et d’évaluer les réactions possibles du public. Les changements ne sont pas mauvais, mais vous devez toujours tenir compte de l’opinion du public.

Concentrez-vous davantage sur la marque que sur le produit afin que le public se souvienne de vous. L’une des actions de branding les plus réussies a été de se concentrer sur la marque plutôt que sur le produit. Bien que cela ne soit pas applicable à toutes les entreprises, c’est un moyen d’ajouter de la valeur aux futurs produits ou services.

Essayez de rester au courant de tout pour capter l’attention du consommateur. Connaître les préoccupations, les inquiétudes ou les sentiments des consommateurs, entre autres, peut être d’une grande aide pour orienter une campagne de marketing vers ce qui attirera le plus l’attention. Pour connaître ces informations, il est nécessaire de connaître les modes, les tendances, la situation sociale actuelle… Toutes les informations du présent peuvent être utilisées pour réaliser une bonne campagne publicitaire.

Comme nous l’avons déjà mentionné, le marketing de marque est un processus long et complexe. En fait, c’est un travail qui peut prendre des mois, voire des années, selon la taille de l’entreprise. Tout doit être choisi avec grand soin car chaque élément, du logo à la campagne publicitaire, a un impact sur le public et de facto sur votre e-réputation.

Voir plus d’information sur l’e-réputation.

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Genre et communication

Les Masculinismes, Analyse de discours antiféministes

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Le masculinisme, équivalent au féminisme ? Une définition critiquable (et surtout de mauvaise foi)

Sur le CNRTL, le masculinisme n’a rien d’une définition sociale, c’est une définition purement biologique “Qui est propre à l’homme en tant qu’être humain du sexe doué du pouvoir de fécondation.” Toutefois, des groupuscules masculins ont repris le terme pour en désigner un mouvement de “lutte”, équivalent au féminisme, ou dans la pratique contre le féminisme. Je n’ai trouvé qu’une définition sur wikipédia reprenant la définition du dictionnaire terminologique québécois qui dit : Le masculinisme, ou hominisme, désigne un mouvement qui se préoccupe de la condition masculine et qui cherche à promouvoir les droits des hommes et leurs intérêts dans la société civile, à l’image du féminisme

Patrick Guillot, grand gourou masculiniste dit même sur son site “la cause des hommes” (la-cause-des-hommes. / com) préférer le termine “hoministe” car il se dit vouloir résoudre les problèmes des deux genres (à compter qu’il n’y en ai que deux, dans sa vision des choses). Pour lui le féminisme n’envisage les problèmes sociétaux que du point de vue d’un genre alors que « les problèmes concernent les deux ». L’hominisme serait donc un prolongement du féminisme à l’échelle de l’humain. Cette définition très diminutive prétend alors que le féminisme ne se penche que sur des problèmes exclusivement féminins et ne prend pas en compte la complexité des rapports de forces. Il prétend que le féminisme ne cherche pas l’égalité des gens dans les instances de société. De ce fait, le dit masculinisme se place comme anti-féminisme, qu’il considère comme l’idéologie dominante de la société aujourd’hui.

 

Stratégies de légitimation masculiniste et discours antiféministes

  1. Une communication “politique” numérique en opposition au féminisme.

Dans la pratique, bien entendu, les discours masculinistes/hoministes sont tout sauf humanistes et égalitaires dans la mesure où ils ne cherchent qu’à faire perdurer les logiques patriarcales pré-existantes.

Dès le deuxième article du manifeste hoministe du site évoqué précédemment, il s’agit exclusivement de masculinité. Seul les “hommes” sont concernés et aucune place n’est laissée aux femmes. Pour citer l’article : “Les hoministes ne se reconnaissent pas dans les stéréotypes sociaux masculins, qui sont des constructions culturelles passagères. Ils s’efforcent de découvrir et de cultiver leur identité réelle, tout en développant de nouvelles manières d’être au masculin”. Difficile de se revendiquer humaniste quand l’intérêt d’un unique genre y est développé.

 

Toutes leurs mesures cherchent par ailleurs à renforcer la place des hommes dans la société :

Le quatrième article parle d’accroître la place des hommes dans les domaines professionnels de la santé, du travail social, de l’éducation et de la justice. En analysant un petit peu, on comprend alors qu’il s’agit de garder les hommes dans leur position de domination. Même dans les domaines dits «féminins », ils dominent et assoient leur légitimité. Nicky Le Feuvre et Isabelle Zinn montrent dans « Ambivalent Gender Accountability Male florists in the Swiss context” (https://journals.openedition.org/rsa/1027) que les hommes fleuristes réussissent mieux que les femmes alors qu’ils sont moins nombreux (81% des fleuristes sont des femmes en France). Lors d’un concours prestigieux, ou quand on monte en grade professionnel, ce sont les hommes qui sont le plus valorisés. Pour des activités égales, les hommes sont mis en avant et les femmes sont considérées de l’ordre de l’habituel et du banal. Pour donner quelques chiffres, durant la Coupe de France des fleuristes en 2016 et en 2017, on comptait 55% de femmes parmi les finalistes, 33% parmi les lauréat.e.s pour seulement 1/6 du jury.

Les masculinistes, toujours selon Patrick Guillot, cherchent à trouver des solutions à la sous performance scolaire des garçons. Certes, la plupart des sociologues du genre montrent que les jeunes filles réussissent mieux à l’école que les garçons. Mais au final, ce sont eux qui se retrouvent dans les filières les plus sélectives. L’évolution des filles dans le milieu scolaire est celui-ci : seconde : 53%, 1ère S : 47%, prépa scientifique : 30,2%. Or les filières scientifiques sont aujourd’hui réputées pour être les plus sélectives.

Les masculinistes veulent également une éducation égale entre père et mère “selon le principe qu’un enfant a deux parents pour la vie”. C’est donc une vision très réductrice de la famille. De plus, ils tentent de dénoncer l’idéologie misandre et “combattent fermement tout déni, discrédit, discrimination, accusation et réécriture de l’histoire diffamante à l’encontre de la moitié masculine de l’humanité”. Cette requête pose un problème : les masculinistes ne questionnent pas l’histoire dans ce qu’elle peut avoir de diffamant envers les femmes. Il est connu que l’Histoire est une construction biaisée de la réalité, un discours de communication qui a été écrit en grande majorité par les hommes – dans la mesure où accès à l’éducation leur a longtemps été réservée. L’Histoire telle que nous la connaissons est une transcription masculine du passé, ce qui rend ce propos masculiniste incohérent. Il nie le processus de fabrication de l’Histoire qui leur est favorable. Les grands hommes font l’histoire, donnent leurs noms aux stations de métro et aux établissement, mais pas les femmes.

 

  1. Le masculinisme comme un discours plus qu’une idéologie valable

Francis Dupuis-Déri, politologue, est passé dans une émission “Contre la rhétorique masculiniste” pour le podcast “Les couilles sur la table”. Il y développe le sujet de son livre Crise de la masculinité, autopsie d’un mythe tenace. Pour lui, le discours masculiniste tient à dire que le féminisme brime les hommes. C’est bien sûr une représentation fantasmée plus qu’une réalité sociale, politique ou culturelle. C’est un discours qui est principalement élitiste. Dupuis-Déri explique également que ces discours-ci et ces arguments diffèrent selon le clivage politique :

Tout d’abord, le discours le plus à droite est lié au nationalisme, donc à des sujets tels que l’avortement, la baisse démographique… ou encore l’accusation que les féministes masculinisent les femmes, qui ne veulent plus avoir d’enfants. Corrélé à ces logiques, on y trouve la théorie du Grand Remplacement (ou Le premier sexe de E.Zemmour, à ne pas lire si l’on est sensible, nous posons un “trigger warning”).

Ensuite, le discours de la gauche développe l’idée que les sociétés occidentales sont féminisées et que les femmes ont pris de l’influence. On peut prendre pour exemple la conférence d’Alain Badiou consacré au féminin, mais qui ne cite que des auteurs masculins (ce qui pose en soi déjà un point de tension). Badiou pense que dans les banlieues, les jeunes filles réussissent bien mieux que les garçons. Elles vont donc devenir des consommatrices et ainsi être enrôlées dans le capitalisme alors que les garçons resteraient des sortes de sous-prolétaires oubliés. Il y a par ailleurs cette notion stipulant que l’ennemi principal est le capitalisme et que le féminisme détournerait les luttes de cette problématique économiques majeure. Cela exclut donc cruellement les courants de la pensée féministe qui se veulent anti-capitalistes.

On peut également et surtout citer Stéphanie Kunert dans son article de juin 2017 Stratégies de légitimation et configurations discursives de la « cause des hommes », que nous vous invitons à lire directement (https://journals.openedition.org/edc/6802). Elle y explique que l’expression « cause des hommes » rassemble en partie tout ceux soutenant la thèse d’une « crise de l’identité masculine » et d’un traitement social globalement défavorable aux hommes, comme nous l’avons évoqué plus haut.

 

Exemple de groupes sociaux masculinistes créés sur différents espaces

On distingue deux types de prise d’espace. Non seulement il y a des groupes très définis avec des revendications officielles, mais il y a aussi beaucoup d’individus isolés qui viennent prendre la parole sur les réseaux sociaux dès qu’une femme parle de féminisme.

  1. Des groupes officiels

Les célèbres INCELS (ou Involuntary Celibates) sont une sorte de consortium regroupant les communautés en ligne réputées misogynes, et dont les membres se définissent comme étant incapables de trouver une partenaire amoureuse ou sexuelle. Selon leur discours misogyne et violent, ce serait à cause des femmes devenues trop indépendantes et/ou trop masculines qu’ils seraient célibataires. Oui parce qu’ils s’agit presque exclusivement d’hommes hétérosexuels, blancs, plutôt jeunes, vivant surtout aux Etats-Unis et souvent racistes.

Les membres de cette communauté groupe décrivent les femmes comme étant des « femoïdes » (« femoids ») ou des « Stacys », femmes désirables mais superficielles ou « Beckys », désignant les femmes moins attirantes ; les hommes ayant facilement des rapports sexuels étant désignés comme des « Chads »..

Là où ce masculinisme est davantage inquiétant, c’est est qu’il cause des morts. L’exemple revenant souvent est la tuerie d’Isla Vista en 2014. L’auteur, Elliot Rodger, s’est déclaré incel et a laissé derrière lui un manifeste de 137 pages ainsi que des vidéos sur YouTube relatant la façon dont il voulait se venger pour avoir été rejeté par les femmes. Il était un membre actif d’une communauté incel appelée PUAHate (abréviation de « pickup artist hate »), et l’avait mentionné plusieurs fois dans son manifeste.

Plus récemment, en avril 2019, Alek Minassion a assassiné à Toronto une dizaine de personnes. Surprise, il s’avère qu’il était particulièrement actif sur des réseaux incels et qu’il ne s’en cachait même pas. Pour le citer, cet acte relevait de « la rébellion des Incels [qui] a déjà commencé. On va renverser tous les “Chads” et “Stacys”. » Nous souhaitons mettre en lumière la misogynie et la glorification de la violence qui sous-tendent de nombreuses communautés incel.

Nous pouvons aussi citer cette “Idéologie de la pilule noire”, qui est une croyance courante stipulant que le fatalisme et le défaitisme sont pour les personnes peu attirantes des sortes de pilules noires. Beaucoup d’incels pensent que la société est gynocentrique et que les femmes sont prédisposées à l’hypergamie. Le terme « pilule noire » a été inventé sur le blog Omega Virgin Revolt. Quelqu’un qui a métaphoriquement « avalé la pilule noire » a été « blackpilled », et est arrivé aux « réalisations réelles ou perçues socialement exprimées qui viennent du fait d’être un incel de longue date ».

Si nous prenons d’un point de vue sémiotique le site web des INCELS, à droite nous voyons les nouvelles publications. Parmi celles-ci :

  • “I am Getting an Escort, fuck it”, ce qui renvoie à l’idée de frustration sexuelle
  • “I don’t want to not care for a girl and treat her like shit” renvoie à la perception que les hommes ont d’eux-mêmes, jugeant qu’ils mériteraient d’avoir quelqu’un.

Un autre exemple très élitiste est celui de l’Ecole Major

Ce sont donc des cours qui peuvent intéresser ces hommes en manque de virilité mais la virilité s’achète.

Rien que le fait que l’on vous propose de payer la modique somme de 67€ pour de jolis conseils montre que ce masculinisme concerne une certaine catégorie de la population.

Ils développent le concept de “Mentalité supérieure”, pour les citer :

Ce que l’on entend plus nulle part. Ni de nos pères. Ni à l’école. Ni à l’Eglise. Ni à la TV. Nulle part. Nous vivons dans une société qui demande de plus en plus une formation de philosophie virile de vie pour survivre et réussir, mais qui en fournit pourtant de moins en moins. Paradoxe ? Logique. Dans cette société nihiliste et égalitaire, il vaut mieux que vous soyez une flaque sans caractère, sans force, sans indépendance, sans culture, sans but, sans clan, sans racines, sans spiritualité – en un mot, sans virilité – car elle vous veut domestiqué, passif, consommateur, pacifié, lâche, et un peu en échec, de sorte à ce que vous soyez dépressif, et donc plus exploitable encore. Il y a encore 50 ans, les hommes apprenaient de leurs pères les références mentales, culturelles et morales essentielles à leur développement et à leur épanouissement. Aujourd’hui, il n’y en a plus. Ces références ont été diabolisées, caricaturées et dissimulées.”

Pour faire court, selon eux, la société s’est tellement féminisée qu’on apprend plus aux hommes à être des “vrais”. Ces masculinistes défendent une masculinité virile hégémonique, culturelle, politique et sociale.

  1. Des individualités masculinistes qui s’expriment en dehors de leur espace privé

Récemment, sur Twitter a été définie la “pp manga Twitter”, autrement dit un groupe social d’hommes dont les caractéristiques sont de revenir sans cesse sur les arguments féministes et d’insulter sans complexe chaque femme qui poste quelque chose de “subversif” selon eux. C’est traiter de put* celles qui ont une opinion ou qui ont une certaine liberté avec leur corps, en discréditant au passage les travailleuses du sexe. Si au fondement ce ne sont que quelques individus se retrouvant autour des grands personnages de masculinité virile dans les mangas, c’est allé bien plus loin que ce simple univers. Ils sont devenus un groupe social à part entière, une communauté twitter, non officielle mais actée. Les communautés féministes, antiracistes et lgbtqi+ se sont approprié le terme “le pp manga twitter” ou “le FC pp manga” pour y regrouper ces individus problématiques, sexistes, homophobes et souvent racistes qui se retrouvent dans leurs tweets (mentions). C’est alors devenu commun de se revendiquer comme appartenant au “FC pp manga” lorsque son opinion est que “la société se dégénère à cause des lgbt et des put*”.

Leurs principales opinions sont donc :

  • que la femme se dénigre lorsqu’elle revendique une quelconque liberté
  • que les féministes sont dans l’excès car les hommes souffrent aussi. On retrouve souvent ce schéma de victimisation des hommes qui seraient le souffre douleur de la société actuelle
  • que les lgbtqi+ annoncent la fin de l’humanité et qu’ils revendiquent trop de choses tout en imposant leur “lobby”

Le masculinisme se manifeste donc sous plusieurs formes, et représente plus un discours irrationnel qu’une réelle revendication, dans la mesure où leurs idéologies sont fondées sur de la mauvaise foi et des mots creux. Ce n’est évidemment pas un équivalent au féminisme et cela ne le sera jamais. A contrario, les discours masculinistes sont comme nous l’avons prouvé, des discours profondément anti-féministes, voir misogynes, qui prônent une conservations des structures patriarcales.

Lucie Ratier et Mélanie Fiton.

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Les personnes intersexes, victimes d’une discrimination silencieuse

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« Avons-nous vraiment besoin d’un vrai sexe ? ». C’est la question qui est posée dans la préface de l’ouvrage de Michel Foucault, Les mémoires d’Herculine Barbin.

La société actuelle et occidentale fonctionne sur la logique de bi catégorisation des sexes, une logique qui voudrait que nous ne pouvons pas « être » sans « être homme » ou « être femme ». Mais finalement, comment définir le sexe ? Pouvons-nous réellement affirmer qu’il n’en existe que deux ?

Une binarité sexuelle naturelle ?

Dans son ouvrage Sexing the Body, Anne Fausto-Sterling remet en cause le modèle standard de la binarité de l’identité sexuelle et de la distinction sexe/genre. Selon elle, « la masculinité complète et la féminité complète représentent les extrémités d’un spectre de types de corps possibles ». En cela, elle tente de faire valoir qu’il existe plusieurs types de sexes entre les deux extrêmes homme/femme.

Ainsi, dire qu’il n’existe que deux sexes serait une affirmation clairement insuffisante, pour ne pas dire fausse. Et pourtant, la jurisprudence semble nous avoir confirmé le contraire : « tout individu, même s’il présente des anomalies organiques, doit être obligatoirement rattaché à l’un des deux sexes, masculin ou féminin, lequel doit être mentionné dans l’acte de naissance » (Cour d’appel de Paris, 18 janvier 1974). Cette obligation repose sur la conviction que le sexe d’une personne « fait partie des marqueurs essentiels de son identité » et que toute personne « est de sexe soit masculin soit féminin ». Le législateur ne considère pas l’hypothèse où le sexe de l’intéressé.e ne peut pas être déterminé avec précision à titre définitif. La loi française ne permet donc pas de faire figurer, dans l’état-civil, l’indication d’un sexe autre que masculin ou féminin. L’État français considère la binarité sexuelle comme naturelle et nécessaire à l’organisation sociale et juridique.

Qu’en est-il alors des personnes qui ne se reconnaissent dans aucune de ces deux catégories ?

Cela peut être le cas des personnes intersexes. L’intersexuation apparaît comme une remise en cause totale de la manière dont le sexe, le genre et les différentes identités sexuelles et de genre sont pensées par la société. Elle est assez complexe à définir et peut recouvrir des réalités très différentes, les Nations Unis la définissent ainsi : Il s’agirait de « personnes nées avec des caractéristiques sexuelles qui ne correspondent pas aux définitions typiques de « mâle » et « femelle » ». L’intersexuation peut se manifester sur plusieurs plans, sur le plan physique, par exemple dans l’apparence des organes génitaux externes ou internes, mais aussi sur le plan hormonal, gonadique, chromosomique ou encore anatomique.

Il est important de se rendre compte de l’importance du phénomène de l’intersexuation, qui est bien souvent ignoré par la grande majorité de la population, ou largement sous-estimé en termes de chiffres. L’ONU estime que chaque année, 1,7% de nouveau-nés sont intersexes (se dit aussi « intersexué.e.s »). La terminologie même de l’intersexuation est problématique et témoigne de la norme binaire qui entoure les sexes et le genre. En effet, les termes les plus souvent utilisés pour parler d’intersexuation sont ceux d’« ambiguïté sexuelle », d’ « intersexualité » , ou encore de « variations du développement sexuel » (expression employée dans le rapport du Sénat de 2017). Ces termes sont souvent considérés comme inappropriés voir insultants car ils font référence à quelque chose d’anormal (le terme d’ambiguïté démontre en effet qu’il y a quelque chose de flou et de contre-nature), de même que le terme d’intersexualité fait référence à la sexualité, alors qu’il ne s’agit pas d’une orientation sexuelle.

Dans le langage courant, l’intersexuation est souvent confondue avec l’hermaphrodisme. L’hermaphrodite est un personnage de la mythologie grecque disposant des deux organes génitaux fonctionnels (mâle et femelle), ce qui n’est pas le cas des personnes intersexes. La terminologie est donc difficile et témoigne d’un malaise, d’une gêne et d’une exclusion de ces personnes. Aux États-Unis par exemple, on parle de « disorders of sex development » pour remplacer le terme d’hermaphrodisme mais ce terme pose problème également dans la mesure où il suppose que l’intersexuation est pathologique. Cette maladresse dans la nomination de l’intersexuation et son euphémisation en termes de chiffre empêche toute prise de conscience sur la discrimination réelle que subissent les personnes intersexes.

Tensions et débats autour du « traitement médical » imposé

Bien que l’invisibilisation de ces personnes soit avérée, une décision a récemment réactivé le débat et créé des tensions en ce qui concerne le traitement médical de l’intersexuation.

Ce mardi 8 octobre 2019 à l’Assemblée Nationale, une longue discussion s’est produite. D’après la presse, ou en tout cas d’après la majorité des médias nous informant du débat (La voix du nord, Libération, Francetvinfo, Le Figaro, LCI, et j’en passe…), les députés auraient voté un amendement en faveur « d’une meilleure prise en charge des enfants intersexués ». En effet, lorsque l’on tente de s’informer sur ce qu’il s’est passé à l’Assemblée ce mardi, on tombe sur des titres d’articles très positifs voir prometteurs. On parle d’« avancée », de « prise en charge », de « protection », de « considération, enfin ! » pour les personnes intersexuées.

Pour autant, cet amendement laisse une inquiétante zone d’ombre sur le problème réel qui entoure la question des enfants intersexués. Celle du traitement médical, ou plus précisément, des mutilations génitales des corps de ces enfants. La France a déjà été rappelée trois fois à l’ordre par l’ONU sur cette question en 2016. Une fois par le Comité des Droits de l’Enfant, une fois par le Comité contre la torture, une fois par le Comité pour l’élimination des discriminations à l’égard des femmes. Ce qui n’empêche aujourd’hui toujours pas les opérations mutilatrices d’être pratiquées.

L’amendement adopté permettrait de systématiser « l’orientation des enfants nés intersexes vers les quatre centres de référence des maladies rares du développement génital, à Lille, Lyon, Montpellier et Paris ». C’est à se demander comment mettre des enfants dans des centres spécialisés sensés traiter des « maladies » pourra les aider à se sentir normaux et acceptés au sein de cette société… comme s’il s’agissait véritablement d’une avancée. Il est également précisé que « le consentement du mineur doit être systématiquement recherché s’il est apte à exprimer sa volonté et à participer à la décision ». Cette phrase est assez comique, voir antithétique, étant donné que la grande majorité des opérations sont réalisées à un âge extrêmement jeune. Si jamais l’enfant est capable de décider par lui-même on le laissera faire, or dans la pratique cela n’arrive pas car les opérations se réalisent souvent à partir de deux ans, un âge où la capacité décisionnelle n’est pas exactement atteinte. On se trouve donc devant un amendement voté à 91 voix contre 3 qui est alors l’art de conserver l’ordre établi en faire semblant de changer les choses.

Un seul amendement lors de ce débat a été proposé qui aurait pu avoir un réel impact sur la maltraitance des personnes intersexuées. Un amendement proposé par La France Insoumise, qui parlait de la suppression de toutes interventions chirurgicales hors nécessité vitale immédiate. L’amendement a été rejeté. 19 voix pour, 89 contre. Les politiciens ont donc décidé à la place des personnes concernées. Agnès Buzyn nous informe que selon elle, cet amendement n’était pas la bonne solution. Le gouvernement de La République en Marche a donc voté en conséquence, contre la suppression des actes chirurgicaux. Tel a été l’ordre du gouvernement. Tel a été l’ordre de la ministre de la santé. Ordre d’une ministre qui n’a pas hésité à qualifier il y a tout juste un mois l’intersexuation de « maladie rare du développement génital ».

L’argument de la « maladie » et « l’hybridité » pour justifier les mutilations

Une « maladie »…. L’intersexuation n’est ni une maladie, ni une pathologie, ni un trouble, ni un désordre du développement sexuel, ni une anomalie, ni une ambiguïté, ni une erreur de la nature. C’est à cause de cette idée pathologisante que ces interventions chirurgicales de conformation sociale des corps se voient justifiées et légitimées. Selon le code civil, ces interventions ne sont considérées comme légales que lorsqu’il y a « nécessité médicale ». C’est là que réside tout le problème. Ce sont les médecins qui déterminent cette soi-disant nécessité, qui dans la majorité des cas, n’en est absolument pas une.

Les personnes intersexuées ont longtemps été considérées comme des êtres « hybrides », des « monstres » appartenant à un entre-deux, une sorte d’erreur de la nature, comme des individus souffrant d’une maladie qu’il faudrait corriger. La norme sociale de binarité des sexes régit le corps médical par le biais d’interventions chirurgicales, qui décide donc de l’identité sexuelle des individus intersexes. Ces interventions de « rectification du sexe » peuvent être de différents types : assignation sexuelle irréversible, stérilisation forcée, infertilité définitive, chirurgie normalisatrice de l’appareil génital, vaginoplastie, clitéroplastie…etc. Ces opérations sont décrites dans l’article d’Amélie Gogos-Gintrand, Intersexualité : binarité des sexes, médecine et droit. (https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-02237524)

Lorsque ces enfants souffrent de ce qu’on appelle l’« hypospadias » ( une « anomalie » congénitale du pénis), les points de suture sont nombreux, et l’opération requiert parfois des greffes de peau. Lorsqu’on assigne à un enfant intersexe le sexe masculin, alors il est possible qu’il subisse jusqu’à trois opérations du pénis lors des deux premières années de sa vie, voir d’autres durant son adolescence. Dans certains cas, les cicatrices peuvent être multiples et le risque d’une immobilité du pénis est possible.

A l’inverse, lorsque l’on assigne aux enfants intersexes un sexe féminin, une opération de « réduction du clitoris » est envisageable, ou encore une intervention bien plus lourde de conséquences comme celle de la « construction ou expansion vaginale » ou encore la « réduction labio-scrotale ». Dans le cas d’une construction artificielle de vagin, des techniques imposent aux médecins, puis aux parents pendant toute l’enfance et l’adolescence de l’enfant, d’introduire régulièrement dans le vagin ou néo vagin un dispositif (appelé bougie), afin d’éviter que le vagin ne se referme et ainsi de « féminiser » les enfants intersexesdestinés à être des filles.

Risques et traumatismes

Ces techniques sont qualifiables pénalement de mutilations génitales ou de viols. La chirurgie vaginale peut provoquer de fortes douleurs chroniques, peut également supprimer le plaisir sexuel, ou provoquer l’infertilité. Les conséquences sur la santé des personnes intersexes sont extrêmement lourdes, même des années plus tard (certains en témoignent, notamment Vincent Guillot, un des fondateurs de l’Organisation mondiale de défense des intersexes). Elles sont pour la plupart très risquées et sont souvent traumatiques. Pour Elsa Dorlin, le traitement médical des enfants intersexes ne sert pas à leur attribuer un sexe (car ils en ont déjà un) mais plutôt à leur donner le « bon sexe » afin qu’ils disposent d’un « comportement sexuel cohérent », en ce sens on entend surtout l’hétérosexualité.

Cette norme de binarité empêche toute hypothèse de l’existence d’une pluralité d’identités sexuelles et de genre, elle engendre une forte pression sociale et médicale sur les individus intersexués de par la nécessité de les catégoriser. Le traumatisme est violent chez l’enfant mais la situation des parents n’en est pas moins difficile. La décision est prise sous une forte pression médicale, juridique et sociale, avec ce besoin sans cesse de catégoriser l’enfant, de lui donner une identité sociale pour que son éducation ne soit pas déstabilisée. On s’aperçoit alors que toutes ces opérations ne répondent en fait qu’au besoin d’identité, elle est considérée comme nécessaire dans notre société car elle contribue à la stabilité et au maintien de l’ordre social et juridique. L’urgence médicale se voit renforcée par la loi étant donné que l’assignation d’un sexe dans l’état-civil doit souvent se faire dans un très court délai. Le corps médical répond à une norme sociale de binarité de l’identité sexuelle et de genre qui est elle-même institutionnalisée par le droit via l’état civil.

Une question essentielle se pose alors : Ya-t’il vraiment besoin de la mention de sexe et de genre dans l’état-civil ? Aujourd’hui, cette mention est un outil de discrimination envers les personnes intersexes. L’intersexuation est rejetée dans tous les domaines de la vie, au niveau juridique par l’obligation d’inscrire cette mention, et elle est supprimée par l’ordre médical avec la conformation des corps. L’identité sexuelle est bien sociale et culturelle, elle se définit par le domaine médico-juridique, et non pas par la nature.

Vouloir conserver une société binaire et hétéronormée : empêcher l’auto-détermination ?

Oui, la médecine et le droit sont des instances de pouvoir. Ces institutions contribuent à conserver un ordre social basé sur la binarité de l’identité sexuelle et de genre. Ni l’une, ni l’autre n’est une instance objective et neutre. Elles disposent d’un droit de propriété sur les personnes intersexuées. Elles décident de leur sexe, de leur genre. Elles leur imposent une identité. JanikBastien-Charlebois, intersexe et professeure au département de sociologie à l’université du Québec à Montréal, en témoigne :

« En étant placées en état d’exception, nous, personnes intersexuées ou intersexes qui avons subi des transformations de notre sexe sans notre consentement, apprenons tôt que notre corps ne nous appartient pas, qu’il est si repoussant aux yeux des parents ou des autorités médicales que ceux-ci s’estiment parfaitement justifiés de porter atteinte à notre intégrité physique. Nous apprenons que notre avis et la vision que nous entretenons de notre corps ne comptent pas. »

Dans le but de conserver une société binaire et hétéronormée, dans le but de contrôler, surveiller, éviter toute déviance à la norme des sexes. Les personnes qui ne correspondent pas à ces catégories ne peuvent pas vivre normalement. Il faut leur assigner un sexe, un genre, leur faire subir des opérations qui auront des répercussions inimaginables sur leur santé physique et psychologique durant tout le restant de leur vie.

Pour autant il en va du droit à l’auto-détermination. Il en va de la liberté dont devraient disposer tous les individus de choisir leur identité sexuelle et leur identité de genre, ou bien de la liberté de ne pas choisir, de ne pas se catégoriser. En ce sens, l’un des combats les plus importants des organisations de défense des intersexué.e.s est celui de supprimer toute mention d’appartenance à un sexe, quel qu’il soit, sur l’état-civil. L’enjeu de l’intersexuation aujourd’hui est de dépasser la classification binaire qui existe entre homme et femme et d’admettre qu’on a le droit de n’être ni l’un ni l’autre, tant socialement que dans le droit.

Foucault l’avait déjà bien expliqué. La médecine et le droit ont stratégiquement repris l’ancien rôle de l’Eglise (comme institution politique). Ce sont des instances de contrôle de la société qui ont pour rôle de catégoriser les sexes et les sexualités pour conserver l’ordre établi.

«Longtemps, les hermaphrodites furent des criminels, ou des rejetons du crime, puisque leur disposition anatomique, leur être même embrouillait la loi qui distinguait les sexes et prescrivait leur conjonction».

L’ouvrage de Foucault datant de 1976, traitant de l’histoire de la sexualité depuis le XVIe siècle est finalement encore terriblement d’actualité.

La rédactrice de cet article possède également un blog engagé autour des questions de genre et d’identité que vous pouvez consulter par ici : https://genderanger.home.blog/

Sources photos : https://www.komitid.fr/2018/10/12/3-questions-a-lil-activiste-intersexe-sur-les-reseaux-sociaux/
https://cia-oiifrance.org/2017/09/04/10-choses-a-savoir-sur-lintersexuation/

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