Le féminisme théologique : vers des religions monothéistes égalitaires ?

« En Suède, Dieu n’est plus un homme » titre Courrier International le 24 novembre dernier, dans un article réfléchissant sur le rapport entre le langage et le genre au sein de l’Eglise suédoise. Immédiatement, les réseaux sociaux s’enflamment, les différentes associations religieuses s’offusquent et la question du féminisme théologique se met à déchirer l’opinion publique. Les journaux scandinaves relaient cette information jusqu’à affoler une partie des chrétien.ne.s nordiques. Antje Jackelén, l’archevêque de Suède, et également la première femme à avoir accéder à cette position, se trouve obligée de démentir l’information. À la place, elle parle du travail de l’Eglise sur une « liturgie plus inclusive ». Elle rappelle néanmoins que « théologiquement, nous savons que Dieu est au-delà de nos déterminations du genre ».

L’émoi qu’a provoqué cette affaire dans un des pays les plus réformistes sur les questions de genre et de religion met en avant la complexité de la relation qu’entretiennent la théologie et le féminisme. Dans un article paru dans le Huffington Post, la pasteure Kelly Ladd tente d’expliquer pourquoi les questions de genre et de théologie divisent autant l’Eglise. Une des principales raisons qu’elle met en avant est de nature économique : la plupart des donateur.ice.s de l’église sont farouchement opposé.e.s à toute interprétation textuelle rendant une certaine neutralité à Dieu. Selon Kelly Ladd, toute personne défendant une vision de Dieu comme une entité asexuée se verrait donc muselée.

Mais pourquoi un tel tabou entoure-t-il la représentation de Dieu dans le Christianisme, le Judaïsme ou l’Islam ? Des chercheur.euse.s en théologie féministe ont émis l’hypothèse que cette complexité prend source dans la nature monothéiste de ces religions, et dans leur expression désincarnée d’une unique divinité. A contrario, dans la majorité des religions polythéistes, les divinités possèdent des genres déterminés pour pouvoir interagir entre elles et  les croyant.e.s. Par exemple dans la religion de la Grèce Antique, les dieux et déesses de l’Olympe sont incarné.e.s en hommes ou en femmes et on peut remarquer une concordance caricaturale entre le genre et le rôle de la divinité a priori plus masculin ou féminin. Ainsi Aphrodite, déesse de l’amour, est une femme car elle incarne la douceur et la sensualité tandis qu’Arès, le dieu de la guerre, doit être un homme pour correspondre à la figure virile du guerrier.

Mars désarmé par Venus – 1824 – Jacques-Louis David

Pour lutter contre une représentation genrée similaire dans les religions monothéistes, le féminisme théologique tente de déconstruire le reflet de mentalités datées. Ce féminisme considère la représentation masculine de Dieu comme une conséquence du système patriarcal et du monopole masculin dans les différentes instances religieuses. Il interroge aussi grandement les places qu’ont pu avoir les femmes dans la religion et critique fermement l’invisibilité des croyantes. Pour certain.e.s chercheur.euse.s, cette invisibilité dans le corps de l’Eglise est doublée d’une fermeté accrue concernant les préceptes moraux que doivent suivre les femmes (entre autre la sacralisation de la virginité féminine et l’importance exacerbée de la fidélité dont doivent faire preuve les épouses). Le féminisme théologique se penche aussi sur les conséquences de siècles religieux sur la condition des femmes, dans le rapport au mariage mais aussi au rôle de la femme au foyer.

Cependant, les écrivain.e.s et penseur.euse.s n’ont pas attendu la naissance du féminisme théologique pour réfléchir sur ces questions. Mary Wollstonecraft, une pionnière du féminisme occidental, écrit au XVIIIème siècle dans Défense des droits de la femme que la Bible stipule qu’Eve est créée à partir d’une côte d’Adam. La femme est donc ici considérée comme un produit de l’homme, qui serait ainsi le père du monde. Selon Wollstonecraft, les femmes intériorisent par leur éducation religieuse leur dépendance aux hommes et doivent exprimer une forme de reconnaissance envers ces derniers car ils leur auraient donné la vie.

La création d’Eve – Mosaïque de la Chapelle
Palatine – Palerme

26 août 1970 – New York – Bettmann/CORBIS

Alors quelles peuvent être les différentes solutions pour accéder à des religions plus justes et égalitaires au niveau des genres ? Les solutions proposées se basent principalement sur de nouvelles interprétations des textes sacrés, en insistant sur l’égalité complète des hommes et des femmes, la portée universelle de la religion ne pouvant s’exprimer clairement que dans la reconnaissance d’une entité abstraite non genrée à la base de tout individu. Mais l’interprétation des textes religieux est une méthode extrêmement controversée, et est souvent perçue comme sacrilège et blasphème. Dès lors, comment contester une parole écrite sainte qui ne peut être modifiée ou adaptée à l’époque contemporaine ?

Une autre solution préconisée est d’encourager un accès accru des femmes aux différents ordres religieux. Il semble pertinent de remarquer que les femmes n’ont pas toujours été évincées des postes religieux, l’Eglise protestante occidentale étant l’exception à cette marginalisation. En effet, certaines femmes ont pu accéder à des postes de pasteur au sein de l’église protestante réformée aussi tôt qu’en 1930 même s’il faut toutefois attendre les années 60 pour que cette mouvance atteigne les églises luthériennes. Malgré cela, le Catholicisme, l’Islam et le Judaïsme restent extrêmement discriminants envers les femmes souhaitant devenir prêtres, imames ou rabbines.

Le féminisme théologique pointe donc une inégalité écrasante entre les hommes et les femmes au sein des trois principales religions monothéistes mais il entend également briser le tabou qui entoure les minorités LGBTQ+. En effet, ces minorités sont grandement rendues invisibles au sein de l’Eglise et se sentent rejetées par des institutions vieillissantes qui ne reflètent pas les grandes avancées sociales de ces dernières années en matière de genre. Cependant, une évolution notable a pu être observée ces dernières années, comme le prouve  le dialogue grandissant entre les associations LGBTQ+  et le Pape François. Ainsi en janvier 2015, le Pape François a reçu pour la première fois un homme transgenre au Vatican dans le cadre d’un entretien privé. Cette note d’espoir est le symbole d’un changement considérable au sein de l’Eglise et fait écho à toute une partie de la communauté LGBTQ+ qui refuse désormais de choisir entre sa foi et son orientation sexuelle.    

Le combat des féministes théologiques reste très controversé et divise les chercheur.euse.s qui expriment une pluralité de réflexions sur le sujet. Cette problématique se cristallise avec les conflits entre les trois principales religions monothéistes et dans la critique grandissante des réflexions sur le genre. Certain.e.s se sentent agressé.e.s dans leur foi et considèrent que le féminisme théologique est une doctrine extrémiste qui cherche à réécrire les religions. Toutefois le but premier du mouvement est d’encourager les valeurs d’ouverture, de bonté et d’acceptation prônée par la religion et d’encourager l’amour de l’individu, quelque soit son genre, son orientation sexuelle, ses origines ethniques ou sa classe sociale.

Robinson Brégnat

Sources :

Kelly Ladd Bishop pour le Huffington Post.

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