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Culture

L’artification de la résistance au Maghreb

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Il fut un moment déjà, où les initiatives artistiques fleurissent de plus en plus à travers le Maghreb, spécialement au Maroc et en Tunisie. Des initiatives qui sont avant tout caractérisées de militantisme et de résistance à certains jougs sociaux et culturels.

On ne peut parler d’art au Maghreb sans définir ce qu’est le Maghreb. Ce n’est pas juste un ensemble de pays voisins, mais une entité populaire avec les mêmes caractéristiques culturelles et sociales ayant quelques différences minimes liées à leur évolution durant ces dernières années. C’est à travers cette convergence d’histoire commune de ces populations, qu’on peut identifier des pratiques artistiques à la fois si différentes, mais si semblables.

Avant toute chose, rappelons que l’artification est la transformation du non-art en art, et que la résistance ne serait-ce que quelques années auparavant, désignait les mouvements s’opposant à l’occupation d’un pays par des forces étrangères. L’utilisation donc de l’art dans son état le plus brut pour transformer la société -ou certaines idées façonnant cette dernière- est nouvelle, mais pas tant que cela. En effet, pendant longtemps, les chants Amazighs interprétés dans les différentes régions d’Afrique du Nord, avaient comme mot d’ordre la résistance: la résistance à la famine, la résistance au froid, la résistance à la haine, la résistance à la violence ou encore la résistance aux colons. Des chants qui ont donné espoir et qui ont su ramener un peu de bonheur aux coeurs des malheureux de l’époque. La résistance par l’art n’a jamais donc été un tabou dans les sociétés maghrébines et ce depuis toujours. Qu’est-ce qui a pu changer?

Danse et Chant, ou la résistance par le corps …

Les danses populaires sont au nombre des régions. Aucune ne ressemble à une autre, sauf si les zones géographiques sont proches, comme est le cas pour Oujda qui est une ville marocaine à proximité des frontières algériennes où la même danse, porte deux noms différents de l’un comme de l’autre côté des frontières : Alaoui et Reggada, qui consiste à un jeu d’épaules avec en parallèle une concordance des mouvements de pieds. Ces différentes danses sont issues avant tout de la mixité historique à laquelle cette région a été confrontée. Depuis la préhistoire, les populations locales Amazigh ont été au centre d’invasions diverses: Phénicienne, Byzantine, Romaine, Arabe, ou encore dans l’histoire récente, Française, Espagnol et Portugaise. Cette partie de la Méditerranée a donc été au coeur des différents conflits, nourrissant ainsi sa mixité sociale, et créant un mélange de culture, aussi riche que les différentes composantes de notre planète.

A noter qu’au Maroc, en période de “protectorat” français et espagnol, les danseur.se.s  et chanteur.se.s marocain.e.s, faisaient de leur art, une résistance et chantaient leur volonté de recouvrer leur souveraineté. Haut symbole de la résistance, cet art de “Aïta”, qui signifie “l’appel” continue encore de vivre, au Maroc comme en Algérie, où les troupes chantent à la fois leur gloire du passé mais aussi leur espoir pour un avenir meilleur.

Je me rappelle avoir vu, l’année dernière, un reportage sur AJ+ France, où une danseuse algérienne revenait sur les différentes danses culturelles nords-africaines, les mettant en valeur et les promettant sur le devant de la scène aux Etats-Unis mais aussi partout dans le monde à travers ses interprétations. Elle souligne un point essentiel, qui est la non reconnaissance du caractère artistique des danses Maghrébines au Maghreb principalement. On les pratique, on les aime, on y est confronté chaque jour, mais on a un certain éloignement vis-à-vis d’elles. Pourquoi? Les un.e.s disent que c’est parce qu’à travers le corps des femmes que cet art s’exprime, comme d’autres disent, que c’est le complexe d’infériorité qui est mis en place: jamais ce qui est issu de notre culture ne pourrait prendre la place de l’art occidental. Le conditionnement c’est aussi cela mine de rien, le fait de sous-estimer sa culture et tout ce qui s’y rapproche. 

A titre personnel, j’irai plus sur la deuxième théorie, malgré le fait que la première n’est pas à effacer d’un revers de main. Mais il est important de souligner que tout ce qui vient d’ailleurs a plus de valeur que ce qui est local. Ces sentiments d’infériorité ne datent pas d’hier, mais sont l’objet d’un continuum d’idées, qui ont conditionné les Peuples Africains de manière générale. Une déconstruction culturelle et sociale ne peut être que la solution face à un aussi fort conditionnement. Il faut apprendre à mettre en avant notre culture, afin de mieux l’accepter, la chérir et se réconcilier avec elle avant tout. Les fissures du passé ne peuvent disparaître qu’après un replâtrage de la pensée commune en vue d’un avenir pacifique et pacifiste, acceptant toutes les facettes sociales et historiques d’une société.

Un collectif marocain dont le nom est “Kabareh Cheikhats كباريه الشيخات, composé exclusivement d’hommes qui se “travestissent” en femmes, a vu le jour ces dernières années. Leur but est simple, celui de rendre hommage aux chanteuses et danseuses marocaines appelées communément “Cheikhates” qui ont fait la musique chaâbi – littéralement, musique du Peuple- pendant de longues années, et qui continuent de la faire. Des hommes avec du maquillage et habits de femmes, interprétant des rôles féminins dans un pays “aussi conservateur” que le Maroc, réussissent-ils à survivre? Oui! Ce n’est pas tant une pratique nouvelle. On peut même la considérer comme étant habituelle voire anodine, surtout dans les souks et les spectacles de troupes au sein de Jamaâ El-Fena à Marrakesh.

Comme ils le disent sur leur page Facebook: “ Kabareh Cheikhats est une expérience exceptionnelle qui a commencé en 2014, à l’initiative du metteur en scène Ghassan ELHAKIM. Un succès incroyable auprès du public pousse la troupe à rejouer la pièce au Vertigo à Casablanca sous une forme différente. La femme cheikha a été longtemps stigmatisée par la société. C’est une des raisons pour lesquelles le Kabareh Cheikhats veut rendre hommage à toutes les grandes cheikhat d’antan qui ont contribué à la sauvegarde du patrimoine oral de la chanson marocaine, telles que, Cheikha Kharboucha : chanteuse de l’Aïta, elle a vécu sous le règne du sultan Hassan 1er, une des révoltées contre le caïd Issa Benomar. Elle est connue par l’une de ses plus belles chansons intitulée Hajti fe grine. Ou encore Zahra Elfassia qui est une chanteuse juive marocaine, née à Sefrou, puis adoptée par une famille de notables à Fès, qui passe sa jeunesse à Casablanca dans le quartier européen. Son répertoire est riche : Aïta bidaouia, Elmeknassiya, Aita d’Moulay Brahim, Lemrra lekhayna.”

Amine Nawny, l’un des visages phare du groupe Kabareh Cheikhats a bien voulu répondre à quelques unes de mes questions.

Pourquoi rendre hommage à la femme sheikha en particulier?
A: Le kabareh est un hommage à toutes les femmes, et aux cheikhates en particulier car ces dernières ont contribué à la transmission de signes et de codes de l’histoire sociale du Maroc post-colonial et même colonial. Elles ont sauvegardé ce que le colonialisme voulait effacer : ce qu’on peut désigner de la résistance par la parole. Les marocains en 1920 n’avaient pas beaucoup d’armes, mais la parole de l’Aïta, jouait le rôle de l’arme tranchante face au colonialisme français et espagnol. A savoir qu’après l’indépendance, on a négligé cet art de Aïta et les cheikhates, parce ce qu’on en avait plus besoin, ce qui a engendré une nouvelle forme de chaâbi: divertir le peuple et le faire danser.

Appréhendiez-vous la réaction du public avant tout spectacle?
A: Nous n’apprendrons rien du public, car il se voit lui même dans, les cheikhates et l’Aïta. Ce sont les signes de la marocanité, que nous cherchons depuis l’indépendance. La réaction d’un public dépend de son degré de conscience de cette question identitaire.

Aviez-vous déjà reçu des réactions haineuses à votre sortie de concert?
A: Nous sommes des comédiens avant tout, et avant chaque spectacle le metteur en scène, Ghassan El Hakim, nous dirige, nous fait faire des exercices de concentration et de confiance. Cela aide justement à faire face aux regards, mais jusqu’à maintenant, il n’y a jamais eu de réactions qu’on pourrait qualifier de haineuses, au contraire, que des éloges et remerciements.

Comment vous apercevez votre relation avec la musique et les personnages que vous jouez?
A: Je ne peux vivre un moment sans écouter quelques chose, que ça soit de la musique marocaine, ou autre. L’humain est lié à la musique  depuis sa création, d’ailleurs les deux sont faits pour être ensemble. Concernant les personnages, il ne faut pas oublier que  c’est le résultat de recherches sur le vécu des Cheikhats, de leurs comportements, leurs habitudes, qui nous amènent sur le devant de la scène. Elles sont quand même des femmes différentes. Elles sont « artistes» et il y’a toujours  du travail à faire dans ce sens.

Peut-on apparenter ce que vous faîtes à de la culture drag queen, ou juste l’habituel interprétation d’un rôle comme un autre -féminin en l’occurrence- comme ce qu’on retrouve dans la place jamaâ el fna par exemple lors des spectacles de troupe (en soi c’est une pratique très répandue au Maroc)?

A: La pratique que nous trouvons sur la place jamaa El-fna, est une des formes de divertissement populaire, mais nous nous adoptons pas ce modèle, nous sommes des comédiens qui incarnent des cheikhates. En revanche, le parallélisme avec la culture du Drag-queen, est juste car le show et le spectacle les lient forcément.

… Mais qu’en est-il de la photographie et du dessin?

Le “Collectif Machmoum”, une association culturelle basée à Paris organise une exposition en ce mois de janvier, mettant en scène des danseur.se.s dans l’espace public tunisien. L’objet premier du projet selon Rim Abdelmoula, présidente du collectif, était de faire des photos réellement représentatives de la Tunisie. Loin des clichés habituels qu’on retrouve partout et nul part. Danser et s’approprier l’espace public, était pour les personnes faisant partie du projet une sorte de libération du corps. Rim se confie au HuffPost Maghreb en disant: “En Tunisie, l’absence de formations décentralisées en danse est alarmante, lorsqu’on compare la multiplication des conservatoires, on se doute que la danse reste une discipline marginalisée et parfois taboue … puisqu’elle met en scène une expression corporelle. Par ailleurs, beaucoup de danseurs ont eu des problèmes avec leurs familles et entourage proche pour avoir choisi la danse comme métier.”

Les tabous finissent par converger: immortaliser l’expression du corps par la danse à travers la photo a été un réel défi à surpasser. Un défi qui fût tout de même relevé haut la main et qu’on se doit de féliciter!

J’ai une photographe préférée, je plaide coupable. Et c’est elle dont je vais parler. Une jeune femme marocaine de Taza, âgée d’à peine 24 ans, qui va à l’encontre des codes sociaux pour faire passer des messages à travers l’art. Plus précisément, une forme particulière de l’art: la photo. Se positionner derrière la caméra et faire des autoportraits, n’est que réflection d’une image transposée de nous-même.  Fatima Zohra est allée à l’encontre de la société conservatrice dans laquelle elle a évolué et a essayé de donner sens à sa vie, en matérialisant ses pensées. Ce ne sont pas des simples photos d’une femme, mais ce sont des photos dans lesquelles toutes les femmes marocaines pourraient se reconnaître un minimum. Le tabou, les traditions, ou encore les violences verbales ou physiques: Fatima Zohra n’a pas froid aux yeux, au contraire, ils bouillonnent de sang rougeâtre. Son travail est à la fois une critique envers la société, mais surtout envers certaines pratiques ancestrales qui n’ont plus (jamais eu) lieu d’être.

Et c’est ce que Fatima Zohra Serri, essaie de faire à travers ses oeuvres et le mouvement “TA7RIR -Libération- auquel elle appartient. Ce collectif, qui vient de lancer il y a peu une application portant le nom de “Flana”, signifiant “quelqu’une”, de réalité virtuelle qui vient en aide aux femmes victimes de violence domestique à travers un système de questionnaire auquel on peut répondre rien qu’en bougeant la tête (afin de faciliter l’accès aux femmes analphabètes).

Ce même mouvement a mené différents projets depuis sa création, et met en avant les oeuvres artistiques de tout.e chacun.e, en lançant des appels de création sur les réseaux sociaux, et en acceptant toute production qui se veut à la fois artistique et militante. L’objet même de ce mouvement est celui de la libération du corps, de la parole et de l’esprit, mais aussi la libération de l’industrie artistique au Maroc. L’art est finalement cette capacité à pousser les limites sociales et à représenter la réalité vue par nous-mêmes. Parce que oui, la réalité n’est pas uniforme, elle est propre à chacun.e, conditionnée par le vécu et le background -bagage- culturel de celui et celle qui la porte.

L’illustration ci-dessus a été dessinée par le co-fondateur de “TA7RIR”, jeune ingénieur et visual artist, Karim El Hamri, dans un contexte bien précis de censure. En effet, le musée d’art contemporain de Tétouan a interdit l’exposition d’une oeuvre appelée “Kamasutra” de l’artiste Khadija Tnana, où elle représente la silhouette d’une main composée de 246 amulettes sur lesquelles des positions érotiques sont dessinées. La toile censurée est inspirée du célèbre manuel d’érotologie arabe « Jardin parfumé » publié au 16ème siècle par l’érudit Cheikh Nefzaoui.

La question serait donc : Résister pour mieux créer, ou créer pour mieux résister?   

Rawae EL MAJDOUBI

Sitographie

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Culture

Les standards de beauté dans les pays du Sud, entre poids du passé colonial et mondialisation

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« Les cosmétiques les plus populaires en Afrique et en Asie sont les produits éclaircissants. »

Chaque été, près de six Français·e·s sur dix se ruent à la plage pour profiter du soleil. Quel plaisir de s’allonger sur sa serviette près de la mer, de fermer les yeux et de passer des heures et des heures sous le ciel bleu, quitte à attraper un coup de soleil ! Certain·e·s tentent tant bien que mal de peaufiner leur bronzage en essayant de le garder le plus longtemps possible. D’autres se tournent vers des séances d’UV en cabines à des prix exorbitants pour conserver ce teint bronzé toute l’année. À l’approche de cette période de l’année, de nombreux articles fleurissent dans la rubrique Bien être des magazines : “Comment préparer sa peau avant le bronzage” ou “Comment bronzer efficacement cet été : toutes nos astuces”. Aujourd’hui, les produits destinés à “nous embellir” sont de plus en plus répandus. le must have étant le produit bronzant, recommandation ultime des influenceur·euse·s beauté. Bref, vous l’aurez compris, dans la majorité des pays occidentaux, avoir un teint hâlé est un critère de beauté, et, la remarque “Ah t’as bien bronzé !” devient le plus beau des compliments.

Or, lorsque prononcé dans certains pays, ce fameux “Ah t’as bien bronzé” devient un jugement péjoratif, voire un semblant d’insulte emplie de connotations négatives. En effet,  il y a des régions où bronzer est loin d’être une activité de détente et de plaisir. Ce serait même une activité inexistante. On retrouve ce phénomène principalement dans les pays d’Asie, d’Afrique ou encore d’Amérique Latine. Ces continents sont tous situés au Sud mais là n’est pas leur seul point commun : ils ont été colonisés durant de nombreuses années.

Cette période de colonisation, bien qu’elle soit révolue, exerce toujours une influence importante au sein des sociétés. Les standards de beauté féminins sont un bon moyen pour témoigner du poids que constitue ce passé colonial. Mais pourquoi et comment les standards de beauté, hérités du colonialisme, sont encore entretenus de nos jours ?

Plus t’es clair, plus t’as du pouvoir : la couleur de peau comme privilège de classe  

Il est intéressant de remarquer que, quel que soit le pays, les standards de beauté sont empreints d’histoire. Tout d’abord je vous propose un petit retour dans le passé pour clarifier toute cette période coloniale un peu floue.

Les premières colonisations débutent en Asie, au début du XVe siècle. On appelle l’Impérialisme colonial, la longue période de colonisation par les Occidentaux de ce qu’on nommait alors les Indes orientales. D’abord marquée par des expéditions commerciales, l’expansion coloniale devient rapidement politique et culturelle. À la fin du XIXe, la région est au cœur de la concurrence impériale et, français, britanniques, allemands, portugais, néerlandais, américains ou encore russes se lancent dans une course aux territoires.

En Amérique latine, la colonisation espagnole commence à la fin du XVe siècle avec les voyages de Christophe Colomb. C’est seulement en 1898 que la guerre hispano-américaine mettra un terme définitif à la domination espagnole. On parle donc de plus de trois siècles de colonisation…

L’Afrique enfin, devient un continent très convoité à partir des années 1800 et dominé par les Européens jusqu’aux indépendances dans les années 1960.

On constate donc que ces pays du Sud ont été sous domination occidentale pendant de très nombreuses années et leur indépendance ne s’est pas faite en un jour. C’est intéressant de voir que presque 70 ans après le début du processus de décolonisation, les populations des régions citées plus haut, prônent toujours les mêmes critères de beauté, le plus important étant d’avoir le teint le plus clair possible. Cela s’explique par l’idée qu’être clair de peau est signe de pouvoir. Il s’agit ici d’un préjugé à caractère racial hérité du colonialisme : les colons blancs étaient en situation de pouvoir et de domination, tandis que les personnes non-blanches étaient en situation de soumission et d’obéissance. Dès lors, un lien se crée naturellement entre le pouvoir et la beauté, et cette relation finit par être intériorisée par l’ensemble des populations. C’est notamment ce qu’affirme le professeur Cho Kyo de l’Université Meiji à Tokyo dans son livre, The Search for the beautiful woman : Historical and Contemporary Perspectives and Aesthetics paru en 2012 : « Une population dont la civilisation est perçue comme hautement développée apparaît plus facilement comme attractive, tandis qu’un groupe ethnique réputé “arriéré” est considéré comme moche ». Il précise que si ces groupes ethniques étaient inconscients de leur caractère d’infériorité, ils ne se dévaloriseraient pas. Il est donc intéressant de voir qu’à partir du moment où « la conscience hiérarchique est établie, l’esthétique des caractéristiques physiques change rapidement». Par conséquent, les physiques occidentaux sont considérés comme beaux par tout le monde car l’Occident bénéficie d’une puissance économique, sociale et politique. On peut donc affirmer que l’idée que la couleur blanche est l’idéal à atteindre, découle directement de la mentalité coloniale.

Ainsi, les standards de beauté féminin dans les pays d’Asie se résument de cette manière : un visage fin, de grands yeux, un nez pointu, des cheveux lisses et une peau blanche. Autrement dit, des traits occidentaux. Pour cause, l’héritage colonial.

Prenons le cas des pays Sud Asiatiques et plus particulièrement de l’Inde, qui fut colonisée de 1750 à 1947. Avant même l’arrivée des Anglais, il y avait un système de castes dans cette société, lequel consiste à diviser et à hiérarchiser l’ensemble de la population selon des groupes héréditaires. Beaucoup d’historiens considèrent que la colonisation britannique a joué un rôle majeur dans la rigidité du système des castes, en se plaçant évidemment au sommet de la pyramide hiérarchique. En conséquence, même après son indépendance, la population indienne considère la peau blanche comme un privilège de classe.

La manipulation médiatique et capitaliste 

C’est assez étonnant de se dire que les populations de tous ces pays ne se sont pas affranchies de leur héritage colonial depuis tant d’années. Alors comment ces standards de beauté persistent-ils ?

La réponse est simple, c’est grâce au pouvoir exercé par les médias. Les médias de masse, qui sont omniprésents de nos jours, sont les principaux acteurs dans la transmission de ces standards de beauté féminins car ils imposent constamment le même archétype. Il n’y a qu’à regarder autour de nous pour se faire une idée de ce qui est vu comme une “belle” femme : que ce soit les actrices, les modèles des magazines et des campagnes de pub, ou encore les journalistes qui présentent le JT, on s’aperçoit que les médias mettent toujours au-devant de la scène les mêmes femmes. Naturellement, ces images sont très vite intériorisées par l’ensemble de la société, et apparaissent comme le “but” ultime à atteindre pour accéder à une certaine validation aux yeux de cette société. Les populations admirent ces critères physiques sans pour autant prendre conscience d’être sous l’influence de leur passé colonial.

Dessin de la série « Colorism » de l’illustratrice Kat Tsai

La stratégie marketing de la plupart des produits cosmétiques dans ces pays profite de cette situation pour faire du chiffre (et ça marche très bien !). Les cosmétiques les plus populaires en Afrique et en Asie sont les produits éclaircissants. Ils promettent d’illuminer la peau, mais beaucoup d’études ont montré qu’une utilisation quotidienne de ces produits s’avère être très dangereuse pour la santé (risque de cancer, de dérèglements hormonaux, vieillissement prématuré de la peau…). Toutefois, selon des études de marché de Global Industry Analyst, la demande mondiale en produits de blanchiment de peau s’élevait à 18 milliards de dollars en 2017.

Le colorisme, un héritage colonial 

Toutes ces pratiques participent à un autre type de discrimination appelé “le colorisme”. Ce terme a été popularisé par l’écrivaine et militante féministe américaine Alice Walker. À la différence du racisme, même s’il en est issu, le colorisme est une discrimination interne à une communauté. Il désigne le fait de favoriser les personnes à la couleur de peau claire au détriment des personnes au teint plus foncé. Les femmes sont souvent plus touchées par cette discrimination que les hommes. Le colorisme naît d’un désir de ressembler au colonisateur. Une des conséquences du colorisme est la négation de soi, qui se manifeste souvent par un manque de confiance et un sentiment d’infériorité. Les femmes aux peaux plus foncées sont discriminées à la fois dans leur vie sociale et professionnelle. Elles sont moins bien considérées et font moins bonne impression qu’une personne à la peau claire.

Le marché des produits éclaircissants devient donc rapidement une manne financière. D’ici à 2024, les profits issus de cette industrie pourraient atteindre 25 milliards d’euros à l’échelle mondiale.

Affiche publicitaire pour une crème éclaircissante en Inde

En Inde, ces produits représentaient 61 % du marché de la cosmétique selon l’OMS en 2011. A l’échelle internationale, on retrouve toujours les mêmes stars indiennes. Aishwarya Rai, un des visages de la marque L’oréal Paris depuis les années 2000. Priyanka Chopra qui fait beaucoup parler d’elle à Hollywood après avoir décroché le rôle principal dans la série américaine Quantico. Ces deux femmes, à la peau et les yeux clairs, contrastent énormément avec la plupart des femmes de leur pays.  En 2019, la photo des 30 prétendantes au titre de Miss India a lancé de nouvelle polémique autour de l’obsession sur la couleur de peau. Les internautes ont accusé le concours de beauté de ne pas refléter la diversité du pays.

Dans les pays d’Asie de l’Est, les femmes considérées comme les plus belles sont souvent métissées. Par exemple, les philippines internationalement connues grâce à leur victoire au concours de Miss Univers en 2015 et 2018 : Catriona Gray et  Pia Wurtzbach. La première est à moitié philippine et moitié australienne, la seconde est à moitié philippine et moitié allemande.  La directrice du Centre d’Études sur le genre et les femmes de l’Université des Philippines de Manille, Natalie Africa-Verceles explique que contrairement à ces femmes beaucoup de philippines ont une peau plus foncée, des visages plus ronds, des yeux plus petits et des cheveux noirs bouclés. En Corée du Sud, Ella Gross, une jeune fille de 11 ans qui a posé à plusieurs reprises pour la marque ZARA, qui est suivie par plus de 3 millions de personnes  sur Instagram est qualifiée par les médias locaux comme « l’enfant modèle la plus magnifique du monde » en raison de ses yeux de biches et ses traits fins. Pas étonnant quand on apprend qu’elle est à moitié coréenne et à moitié américaine.

Enfin, direction l’Amérique pour apprécier un autre angle de ce phénomène. Au sein des communautés noires, les métisses sont également très privilégiées et avantagées par la société. Le colorisme est très présent dans les Antilles françaises et les îles anglaises comme la Jamaïque. Il faut, ici, remonter à l’esclavage pour comprendre les origines de ces préjugés raciaux. Durant l’esclavage, plus vous étiez clairs de peau, et plus vous pouviez aspirer à devenir libre et à monter l’échelle sociale.  Aux Etats-Unis, les effets du colorisme sur la communauté noire américaine sont très présents, notamment dans la scène musicale du pays. Beaucoup d’internautes dénoncent que, de plus en plus, les femmes noires réussissant à garder leur place dans le show business sont des femmes noires à peau claires. En 2019, le père de Beyoncé, Mathew Knowls, a été invité sur une chaîne de radio et a évoqué le colorisme dont a bénéficié la chanteuse au cours de sa carrière. La couleur de peau et les traits physiques jouent un rôle important dans le succès d’une célébrité racisée aux États-Unis.

A cela s’ajoute l’obsession des cheveux lisses. Le cheveu crépu autant en Afrique qu’en Occident (et plus particulièrement aux Etats-Unis) a été dévalorisé.  Il a été déprécié depuis l’esclavage car vu comme « négligé ». À l’inverse, le cheveu long et lisse serait  “beau” et “élégant”. Même après l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis en 1865, à l’issue de la guerre de Sécession, les femmes noires cherchent à lisser leurs cheveux, afin de se rapprocher de l’esthétique dominante, ne serait-ce que pour trouver du travail. Au cours du XXe siècle, le défrisage devient populaire. C’est un produit chimique lissant, très utilisé encore aujourd’hui, et ce, malgré les risques qu’il présente (brûlures et lésions du cuir chevelu, chute des cheveux, et même risque de cancers). La majorité des femmes ont plutôt recours aux extensions capillaires plus ou moins lisses qui sont des techniques de coiffage qui peuvent être très douloureuses. La plupart des salons de coiffure et des produits commercialisés ont pour objectif d’amener les clientes à tendre vers cet idéal malgré leurs coûts monstrueux, ce qui correspond donc à une acceptation des canons de beauté blancs.

Diversifier le monde médiatique pour redéfinir la notion de beauté 

Dans n’importe quelle région du monde, les diktats de beauté imposés par la société sont bien plus pesants pour les femmes que pour les hommes. Elles subissent une pression sociale dès leur plus jeune âge et sont donc souvent réduites à leur beauté, comme si rien d’autre ne comptait. Les femmes des communautés anciennement colonisées font face à  un double combat : plaire aux yeux de leur propre société, qui est elle-même sous l’influence de l’Occident. Dès lors, on demande aux femmes locales de se rapprocher le plus possible des physiques occidentaux. Nous voyons donc que les standards de beauté dans les pays du Sud sont une construction sociale et historique, héritée du passé colonial. Aujourd’hui, avec la mondialisation, les médias et l’industrie commerciale sont les acteurs majeurs d’un changement possible mais imposent constamment les mêmes images. Le fait que la scène médiatique ne reflète pas la diversité de leur pays envoie un message très violent aux femmes et aux jeunes générations. Ces dernières, en grandissant face à une unique représentation de la beauté “acceptée” développent souvent une mauvaise estime de soi. C’est un fait, le colorisme affecte de manière négative l’image et la confiance en soi. La clé est donc de diversifier la représentation des femmes dans les médias ou du moins, parvenir à les ébranler.

Toutefois, ces dernières années, on a vu la naissance de plusieurs mouvements dans différentes communautés qui ont pour objectif de remettre en cause ces diktats de beauté et de se réapproprier leurs propres critères esthétiques. Par exemple, dans les années 2010, le mouvement nappy en France (appelé « natural hair movement » aux Etats-Unis) a été lancé par les femmes noires, qui souhaitent garder leurs cheveux crépus. Ce mouvement permet aux femmes de revaloriser et normaliser leurs cheveux dans leur état naturel, donc de redéfinir les standards de beauté dominants. En Inde, le mouvement Dark is beautiful cherche à mettre fin au colorisme qui divise une même société, et remet en cause de cette manière les standards de beauté.

Enfin, de plus en plus de comptes Instagram, podcasts, mouvements de solidarité en tout genre, se multiplient sur Internet. La jeune génération prend la parole et compte bien éveiller les consciences et sensibiliser sur la question du colorisme et de toutes formes de discriminations liées à la couleur de peau.

Campagne de publicité pour la marque Fenty Beauty, 2018

Par Asvitha CHANDRESWARAN

Sources :

Illustrations :

Illustratrice de la bannière de l’article : Diana Pedott (@dianapedott sur Instagram, https://www.dianapedott.com/)

Kat Tsai : @chuwenjie sur Instagram, https://linktr.ee/chuwenjie

Bibliographie :

Mona Chollet, Beauté Fatale : Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, 2012

Sitographie :

Kaitlyn Greenidge – “Why black people discriminate among ourselves : the toxic legacy of colorism”, The Guardian

“Le concours de Miss Inde relance la polémique autour de la diversité dans le pays”, France 24

Ary Gordien – “La coupe afro : une simple histoire de cheveux ?”, La vie des idées

Mixed race of Asian and Western : Asia’s new standard of beauty, The Independent

Frédéric Joignot – “Crépues et fières de l’être”, Le Monde

Margot Brunet – “Dépigmentation : 60 % des crèmes éclaircissantes contiennent des produits dangereux”, Le Figaro

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Culture

Hunger, ou quand la faim dévore de l’intérieur

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Un style cru et sincère, c’est la recette en apparence simple que voulait suivre Roxane Gay dans Hunger, mais la simplicité ne suffit pas pour dire l’indicible. Pourtant, l’autrice se confronte avec brio à cette difficulté.

Hunger va vous bousculer. Bousculer vos idées préconçues, votre façon de voir les corps, à commencer par le votre. Dans cet essai autobiographique, Roxane Gay nous communique sa chute dans la dépression, puis dans la boulimie et l’obésité. Cette chute, c’est son premier amour qui en est la cause. Il était plus âgé, plus beau, plus « gentil ». Pourtant, c’est lui qui l’emmène dans une cabane au fond de la forêt, où des garçons de son âge l’attendent. Ils tiennent son petit corps écartelé et là l’autrice formule l’indicible.

Une condamnation sans faim

Alors, commence la construction d’une cage. L’écrivaine de Bad Feminist s’emprisonne dans un corps qu’elle entoure d’une structure épaisse. Cette dernière l’empêche de se déplacer, de sortir, de marcher Elle écrit « I ate and ate and ate in the hopes that if I made myself big, my body would be safe ». La jeune femme a toujours besoin de s’épaissir, encore et encore. Une faim insatiable que vous dévorez inlassablement au Iil des pages.

S’enfermer ou se dépasser

La réIlexion amenée par l’ouvrage devient plus large. Elle pose une question fondamentale sur la littérature. Comment l’écrivaine parvient-elle à décrire le moi ? Autrement dit, comment dire ce qu’on est à la première personne ? Il semble que la réponse de Gay soit la suivante : pour faire état d’un parcours singulier, il faut un style singulier. C’est pourquoi son livre est à la fois une autobiographie, un essai, une critique du système d’oppression Il est tout et rien à la fois, et ne correspond à aucun grand genre en particulier. Aucun code, aucune chronologie rigoureuse, juste 88 moments de souvenirs de l’histoire de son corps. Cette absence est à l’image même du sujet. Alors que son corps déIie la norme, son œuvre déjoue les codes de la littérature. Il n’y a qu’à travers cette forme libératrice que l’écrivaine peut exprimer tout le paradoxe de sa vie : chercher à échapper au monde en occupant l’espace. Et en même temps, elle utilise des procédés simples, à l’image de son propos. Comme par exemple la répétition ou le choix de mots crus. Ici, on parle des gros·sses, des obèses, des bisexuel·les, sans tabou. Finalement, Hunger n’est pas un exercice de style, mais l’authentique récit d’une vie. Ainsi, vous ne lirez pas la vie d’une femme de couleur en surpoids mais celle de Roxane : une femme, une grosse, une noire. Quoi de mieux que de s’avouer tel que l’on est pour dépasser les non-dits ?

L’Oppression

« Quand vous êtes en surpoids, à bien des égards, votre corps entre dans le domaine public. Il est constamment à l’af@iche. Les gens projettent dessus des histoires qu’ils s’inventent, mais la vérité de votre corps ne les intéresse pas du tout quelle qu’elle soit » (p.130). C’est ça être gros⦁se. C’est devoir accepter que le regard d’autrui sur votre corps vous juge sans arrêt, il punit votre déviance. Il vous touche, vous regarde, vous commente et Iinit par nier votre humanité. L’oppression est permanente. A cela, s’ajoute les inquiétudes des parents, des frères, des médecins, qui portent tous un peu le poids de la maladie.

Média, Média dis-moi qui n’est pas belle

EnIin, l’oppression est aussi exercée par un système médiatique qui vous rappelle votre déviance et votre lâcheté à chaque publicité Weight Watchers. On en vient même à capitaliser sur votre capacité à perdre du poids dans les émissions telles que Revenge Body, My 6oo-lb Life, ou encore The Biggest Looser. Et tout cet arsenal vient rappeler aux femmes obèses leur défaut de féminité, le manquement à leur devoir de beauté. Parce que oui, pour être femme, il faut être belle, et pour être belle il faut être mince. Et là c’est parti, on déploie les gros moyens : régimes amincissants, séances de sport à n’en plus Iinir… Mais attention mesdames ! Abdos fessiers uniquement ! Et prenez-garde, pas trop non plus, sinon c’est moche. Après tout, on sait bien que tout ce qui est ‘’trop’’ n’est pas féminin.

Il serait hâtif de dire que cet environnement médiatique produit la grossophobie ambiante. Néanmoins, il contribue à perpétuer les représentations attachées aux gros·ses. Elles culpabilisent car les seuls corps gros représentés sont en souffrance et doivent être réprimés. En fait, la monstration du gras n’est possible qu’à condition qu’il Iinisse par disparaître.

Un corps, encore

Avec Gay, vous prendrez conscience que son corps n’est pas qu’une prison sécuritaire. Au contraire, son corps est ce qu’elle reIlète aux autres ; et loin de le camouIler, elle l’expose. Il subit des maltraitances, des regards, des histoires d’amour malheureuses. Ce livre est l’histoire d’une faim triomphante sur un corps qui peine peu à peu à reprendre le dessus. Mais ce livre est aussi une critique profonde du système de domination des maigres, des blancs, et des hommes. En tout cas, sachez-le, que vous soyez féministe ou pas, seul Hunger déconstruira l’idée que votre corps peut se décharger de votre histoire.

Maëlys Poujol


Source en tete : https://www.booktopia.com.au/blog/2017/06/22/review-hunger-roxane-gay/?fbclid=IwAR3GqOTcbxDpSdToDwJ_430TaNsPQ8zc9ZI4aCtx_oTmVERPtBF9frEH3R0

Source image corpus : http://lorriegrahamblog.com/hunger-roxane-gay/?fbclid=IwAR0pMMDi77B6DGqzQuGAShrErbLUWdeQQ8EGA0dDNPDR25wQPgQNFxsZWbM

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Culture

Bisexualité : les mille et une facettes de l’invisible

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Dans son livre “Bi, Notes for a bisexual revolution”, Shiri Eisner liste certains des stéréotypes liés à la bisexualité : la bisexualité n’existe pas, les bisexuel.le.s sont perdu.e.s/n’arrivent pas à choisir, les bisexuel.le.s ont des moeurs légères etc… Ça vous dit quelque chose ? Beaucoup d’entre nous ont déjà entendu ce genre de réflexions, à notre intention, à celle d’un.e ami.e, ou bien au sein d’un débat un peu trop alcoolisé. La bisexualité fait partie des orientations sexuelles LGBTQI+, mais elle semble subir des préjugés bien particuliers et une invisibilisation récurrente. Pourquoi donc toutes ces idées reçues ? Et pourquoi semble-t-il si dur pour certain.e.s de reconnaître la bisexualité comme orientation à part entière ?

La biphobie, c’est pas mon genre

La bisexualité, plutôt qu’une identité, est une véritable fouteuse de merde”. Ces mots de Catherine Dechamps (Le Miroir bisexuel), autre qu’une très bonne punchline, sont révélateurs de la manière dont l’idée même de bisexualité bouscule tous les schémas. Dans nos sociétés occidentales, les questions de genre et de sexualité ont souvent été pensées de façon binaire. L’homme et la femme sont tous deux rapporté.e.s à des traits opposés : la femme est douce alors que l’homme est violent, la femme est émotionnelle alors que l’homme est rationnel, etc. Donc, lorsque le concept d’orientation sexuelle s’installe dans la conscience collective, un schéma similaire se met en place : hétérosexualité versus homosexualité. Forcément, la bisexualité fait tâche. Les personnes bies entendent sans arrêt des « tu es juste perdu.e », « tu vas choisir à un moment ! » ou des « mais qu’est-ce que tu préfères ? », comme si rien ne pouvait exister en dehors de ce système binaire.

Le genre influence aussi beaucoup la façon dont la biphobie se manifeste. En effet, la biphobie envers les femmes est très souvent liée au sexisme. L’idée reçue sur la bisexualité la plus récurrente est qu’un.e bisexuel.le a forcément une vie sexuelle très active, “délurée”. Or, cela est mal vu chez une femme et est, dans l’esprit de beaucoup, censé être l’apanage des hommes. Les femmes bisexuelles sont donc souvent dénigrées car perçues comme “volages”. Si la vie sexuelle d’une personne lui appartient et ne justifie pas de remarque dégradante, cela manifeste aussi une mauvaise compréhension du concept d’orientation sexuelle. Il faut faire la distinction entre orientation sexuelle (les personnes par lesquelles on est attiré.e/la nature de l’attraction) et comportement sexuel (la façon de vivre sa sexualité). Il n’y a pas de lien direct entre l’un et l’autre : une personne bisexuelle peut avoir peu de partenaires, une personne hétérosexuelle en avoir beaucoup, et vice versa ! Et puis, il ne faut pas oublier que le terme “bisexuel.le” peut être employé par une personne s’identifiant sur le spectre de l’asexualité (1) , et l’idée reçue selon laquelle un.e bisexuel.le est forcément très actif.ve sexuellement invisibilise une part de son identité. Pour couronner le tout, Shiri Eisner explique que la bisexualité féminine peut-être perçue comme une menace envers le patriarcat. Elle théorise que les femmes bisexuelles, pouvant choisir d’aller vers les hommes ou les femmes, pourraient imposer des conditions aux hommes et être donc en position de pouvoir !

Serait-il donc plus aisé d’être un homme (ou perçu.e comme homme(2)) bisexuel ? Ce n’est pas si simple … L’homme bisexuel est rarement rabaissé pour sa supposée vie sexuelle très active, mais les remarques biphobes existent quand même. Elles sont plus liées à l’homophobie : ici, c’est la virilité qui est en jeu. Si un homme est avec un autre homme, quid de la relation de pouvoir homme/femme ? Un homme bisexuel sera donc souvent considéré comme faible, soumis, etc… Quel que soit son genre, la biphobie fait souvent partie du quotidien des bisexuel.le.s.

Faisant partie de la communauté LGBTQI+, on peut se dire que les bisexuel.le.s trouvent du soutien au sein de cette même communauté, non ?

Être bi.e : deux fois plus d’ennuis ?

En tant qu’individus LGBTQI+, on cherche souvent asile au sein de la communauté, s’attendant à y être accueilli.e, compri.se et soutenu.e dans son identité quelle qu’elle soit. Cependant, ce n’est pas toujours le cas. Dès le début de l’activisme LGBTQI+ moderne, la bisexualité est source de confusion : en 1969, Carl Wittman affirme dans Refugees from Amerika: A Gay Manifesto que les hommes homosexuels ne devraient “se déclarer bisexuels” que lorsque la société aura accepté l’homosexualité. Il ne nie pas l’existence de la bisexualité, mais il la présente comme un choix, et estime que se dire homme bisexuel serait comme s’avouer vaincu envers une société qui n’accepte que les relations homme/femme. Par contre, aucune mention des autres personnes bisexuel.le.s … En effet, dans la biphobie à l’intérieur de la communauté LGBTQI+, le genre joue aussi un rôle ! Les femmes bisexuelles sont parfois dénigrées par les femmes lesbiennes : par exemple, on leur demande si elles aiment vraiment les femmes ou si elles veulent juste attirer l’attention des hommes hétéros. Elles sont parfois rejetées pour le simple fait qu’elles sont bisexuelles. Du côté des hommes, c’est différent. Les hommes gays auront tendance à estimer, un peu comme Carl Wittman, que les hommes bisexuels sont des hommes gays qui n’ont fait leur coming-out qu’à moitié, et à nier l’existence de la bisexualité en temps qu’identité à part entière.

À noter : les réflexions qu’une personne bie entend à l’intérieur même de la communauté sont très similaires à celle de la société dans son ensemble. Il est toujours question de demander avec insistance quelle est la préférence (comme si il y en avait forcément une(3)), d’estimer que la personne bie est forcément perdue et n’a pas encore “fait son choix”, ou bien même de complètement ignorer l’identité de la personne. En 2013, l’organisme Pew Research Data Center a mené une enquête auprès des américain.e.s LGBTQI+ à propos de leur coming out. Il a été montré que seuls 28% des bisexuel.le.s américain.e.s ont partagé leur orientation sexuelle avec tout ou la plupart de leur entourage.(4) A titre de comparaison, c’est le cas de 77% des hommes homosexuels, 71% des femmes lesbiennes et 54% des personnes LGBTQI+ (5). Cette réticence à faire son coming-out est sans doute très lié au double rejet que vivent les bi.e.s.

En effet, comment trouver soutien et appui lorsque l’on est discrédité.e., même par sa propre communauté ? Souvent, cela passe par la représentation que l’on a dans les médias…

De l’importance de la représentation

La représentation des différentes identités de genre et orientations sexuelles dans les médias est importante pour beaucoup d’individus LGBTQI+. Lorsque l’on fait partie d’une minorité (raciale, ethnique, religieuse, sexuelle, etc.), il est souvent rare de voir quelqu’un qui nous ressemble à la télévision, dans un livre ou au cinéma. Pourtant, se sentir représenté.e est clé dans l’acceptation de son identité. Alors, qu’en est-il des bisexuel.le.s dans les médias ? Et bien, il y a encore beaucoup de travail à faire … Souvent, alors qu’un personnage a fréquenté plusieurs genres, et qu’une possibilité serait qu’il.elle soit bisexuel.le (6), le mot n’est même pas prononcé. Le personnage sera “un ancien hétéro” ou aura eu “une phase homosexuelle”. Ce schéma se reproduit aussi dans le traitement médiatique de certaines célébrités : par exemple, Lady Gaga a publiquement partagé sa bisexualité mais est souvent considérée comme une femme hétérosexuelle par les médias.

Lorsque la bisexualité est mentionnée, elle est souvent porteuse de préjugés négatifs. Par exemple dans la saison 5 de la série Glee, Santana se réjouit d’enfin sortir avec une femme lesbienne parce qu’elle “n’a pas peur qu’elle la trompe avec un mec”. L’image de la personne bisexuelle comme forcément infidèle n’est pas nouvelle, et assez persistante pour toujours entendre ce genre de remarque en 2013, dans une série qui se veut inclusive … Le traitement de la bisexualité est, quand il existe, alors souvent problématique. En 2008, la chanson “I kissed a girl” (“j’ai embrassé une fille”) de Katy Perry a causé la polémique au sein de la communauté LGBTQI+. Si certain.e.s étaient ravi.e.s de voir une chanteuse pop parler de relations entre femmes, beaucoup d’autres ont estimé que Katy Perry utilisait l’image de deux femmes ensembles pour correspondre au fantasme de beaucoup d’hommes hétéros.

Cependant, il faut reconnaître que les choses avancent ! Dans la série musicale Crazy Ex Girlfriend, Darryl découvre sa bisexualité après son divorce, et l’on voit enfin un homme bisexuel représenté hors des clichés de vie débridée et de réputation sulfureuse. On peut aussi mentionner la websérie All For One, ou encore le personnage de Rosa dans Brooklyn Nine-nine ! Au fur et à mesure, des représentations de personnes bisexuelles apparaissent, des personnages nuancés et entiers dont l’orientation sexuelle fait partie de leur identité sans en être la totalité.

La bisexualité est parfois invisibilisée, dénigrée ou ignorée, aussi bien au sein de la communauté LGBTQI+ que dans la société dans son ensemble, mais les bisexuel.le.s sont de plus en plus reconnu.e.s et respecté.e.s. Avec un long travail d’éducation, de militantisme et de représentation, les individus LGBTQI+ et leurs allié.e.s parviennent lentement à faire accepter les différentes orientations sexuelles et identités de genre dans la sphère publique. Mais le chemin est long, et faire disparaître des clichés si intégrés à nos sociétés n’est pas une mince affaire. Alors, s’il vous plaît, donnez un cookie aux bisexuel.le.s de votre quartier, on en a bien besoin.

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Source de l’image : https://cxg.fandom.com/wiki/Gettin%27_Bi?fbclid=IwAR2aseRKM_fcabHWlTahqBDRgwBq5ddDOEt1VF6Cx8EVqRBBW-Tq_SFeV7o

(1)  “Asexuel.le” qualifie une personne n’éprouvant pas d’attirance sexuelle. Le spectre de l’asexualité regroupe différentes orientations, telles que la “demi-sexualité” (lorsque l’attirance sexuelle ne peut apparaître qu’une fois qu’un lien émotionnel fort est créé).

(2)  Dans cette partie je me concentre sur les différences de la biphobie envers les hommes et les femmes (ou des individus généralement perçus par la société comme l’un ou l’autre) en fonction de leur genre, mais cela ne signifie pas que les personnes non-binaires ne vivent pas la biphobie. Simplement, au vu de l’incompréhension encore persistante de la société envers la non-binarité, il ne semble pas y avoir d’idées reçue sur la bisexualité spécifiquement attribuées à leur genre.

(3) Certaines personnes bies ont une préférence envers un/des genres, mais ce n’est pas toujours le cas.

(4) Chapter 3: The Coming Out Experience. (2013, juin 13). Consulté le 10 novembre 2019, à l’adresse https://www.pewsocialtrends.org/2013/06/13/chapter-3-the-coming-out-experience/

(5) Incluant ici bisexuel.les, lesbiennes, gays, et personnes transgenres. Il faut noter qu’une partie de la communauté LGBTQI+ n’est pas inclue dans la recherche (personnes asexuelles, non-binaires, etc.).

(6) Par exemple Piper dans la série Orange Is The New Black

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