L’artification de la résistance au Maghreb

Il fut un moment déjà, où les initiatives artistiques fleurissent de plus en plus à travers le Maghreb, spécialement au Maroc et en Tunisie. Des initiatives qui sont avant tout caractérisées de militantisme et de résistance à certains jougs sociaux et culturels.

On ne peut parler d’art au Maghreb sans définir ce qu’est le Maghreb. Ce n’est pas juste un ensemble de pays voisins, mais une entité populaire avec les mêmes caractéristiques culturelles et sociales ayant quelques différences minimes liées à leur évolution durant ces dernières années. C’est à travers cette convergence d’histoire commune de ces populations, qu’on peut identifier des pratiques artistiques à la fois si différentes, mais si semblables.

Avant toute chose, rappelons que l’artification est la transformation du non-art en art, et que la résistance ne serait-ce que quelques années auparavant, désignait les mouvements s’opposant à l’occupation d’un pays par des forces étrangères. L’utilisation donc de l’art dans son état le plus brut pour transformer la société -ou certaines idées façonnant cette dernière- est nouvelle, mais pas tant que cela. En effet, pendant longtemps, les chants Amazighs interprétés dans les différentes régions d’Afrique du Nord, avaient comme mot d’ordre la résistance: la résistance à la famine, la résistance au froid, la résistance à la haine, la résistance à la violence ou encore la résistance aux colons. Des chants qui ont donné espoir et qui ont su ramener un peu de bonheur aux coeurs des malheureux de l’époque. La résistance par l’art n’a jamais donc été un tabou dans les sociétés maghrébines et ce depuis toujours. Qu’est-ce qui a pu changer?

Danse et Chant, ou la résistance par le corps …

Les danses populaires sont au nombre des régions. Aucune ne ressemble à une autre, sauf si les zones géographiques sont proches, comme est le cas pour Oujda qui est une ville marocaine à proximité des frontières algériennes où la même danse, porte deux noms différents de l’un comme de l’autre côté des frontières : Alaoui et Reggada, qui consiste à un jeu d’épaules avec en parallèle une concordance des mouvements de pieds. Ces différentes danses sont issues avant tout de la mixité historique à laquelle cette région a été confrontée. Depuis la préhistoire, les populations locales Amazigh ont été au centre d’invasions diverses: Phénicienne, Byzantine, Romaine, Arabe, ou encore dans l’histoire récente, Française, Espagnol et Portugaise. Cette partie de la Méditerranée a donc été au coeur des différents conflits, nourrissant ainsi sa mixité sociale, et créant un mélange de culture, aussi riche que les différentes composantes de notre planète.

A noter qu’au Maroc, en période de “protectorat” français et espagnol, les danseur.se.s  et chanteur.se.s marocain.e.s, faisaient de leur art, une résistance et chantaient leur volonté de recouvrer leur souveraineté. Haut symbole de la résistance, cet art de “Aïta”, qui signifie “l’appel” continue encore de vivre, au Maroc comme en Algérie, où les troupes chantent à la fois leur gloire du passé mais aussi leur espoir pour un avenir meilleur.

Je me rappelle avoir vu, l’année dernière, un reportage sur AJ+ France, où une danseuse algérienne revenait sur les différentes danses culturelles nords-africaines, les mettant en valeur et les promettant sur le devant de la scène aux Etats-Unis mais aussi partout dans le monde à travers ses interprétations. Elle souligne un point essentiel, qui est la non reconnaissance du caractère artistique des danses Maghrébines au Maghreb principalement. On les pratique, on les aime, on y est confronté chaque jour, mais on a un certain éloignement vis-à-vis d’elles. Pourquoi? Les un.e.s disent que c’est parce qu’à travers le corps des femmes que cet art s’exprime, comme d’autres disent, que c’est le complexe d’infériorité qui est mis en place: jamais ce qui est issu de notre culture ne pourrait prendre la place de l’art occidental. Le conditionnement c’est aussi cela mine de rien, le fait de sous-estimer sa culture et tout ce qui s’y rapproche. 

A titre personnel, j’irai plus sur la deuxième théorie, malgré le fait que la première n’est pas à effacer d’un revers de main. Mais il est important de souligner que tout ce qui vient d’ailleurs a plus de valeur que ce qui est local. Ces sentiments d’infériorité ne datent pas d’hier, mais sont l’objet d’un continuum d’idées, qui ont conditionné les Peuples Africains de manière générale. Une déconstruction culturelle et sociale ne peut être que la solution face à un aussi fort conditionnement. Il faut apprendre à mettre en avant notre culture, afin de mieux l’accepter, la chérir et se réconcilier avec elle avant tout. Les fissures du passé ne peuvent disparaître qu’après un replâtrage de la pensée commune en vue d’un avenir pacifique et pacifiste, acceptant toutes les facettes sociales et historiques d’une société.

Un collectif marocain dont le nom estKabareh Cheikhats كباريه الشيخات, composé exclusivement d’hommes qui se “travestissent” en femmes, a vu le jour ces dernières années. Leur but est simple, celui de rendre hommage aux chanteuses et danseuses marocaines appelées communément “Cheikhates” qui ont fait la musique chaâbi – littéralement, musique du Peuple- pendant de longues années, et qui continuent de la faire. Des hommes avec du maquillage et habits de femmes, interprétant des rôles féminins dans un pays “aussi conservateur” que le Maroc, réussissent-ils à survivre? Oui! Ce n’est pas tant une pratique nouvelle. On peut même la considérer comme étant habituelle voire anodine, surtout dans les souks et les spectacles de troupes au sein de Jamaâ El-Fena à Marrakesh.

  

Comme ils le disent sur leur page Facebook: “ Kabareh Cheikhats est une expérience exceptionnelle qui a commencé en 2014, à l’initiative du metteur en scène Ghassan ELHAKIM. Un succès incroyable auprès du public pousse la troupe à rejouer la pièce au Vertigo à Casablanca sous une forme différente. La femme cheikha a été longtemps stigmatisée par la société. C’est une des raisons pour lesquelles le Kabareh Cheikhats veut rendre hommage à toutes les grandes cheikhat d’antan qui ont contribué à la sauvegarde du patrimoine oral de la chanson marocaine, telles que, Cheikha Kharboucha : chanteuse de l’Aïta, elle a vécu sous le règne du sultan Hassan 1er, une des révoltées contre le caïd Issa Benomar. Elle est connue par l’une de ses plus belles chansons intitulée Hajti fe grine. Ou encore Zahra Elfassia qui est une chanteuse juive marocaine, née à Sefrou, puis adoptée par une famille de notables à Fès, qui passe sa jeunesse à Casablanca dans le quartier européen. Son répertoire est riche : Aïta bidaouia, Elmeknassiya, Aita d’Moulay Brahim, Lemrra lekhayna.”

Amine Nawny, l’un des visages phare du groupe Kabareh Cheikhats a bien voulu répondre à quelques unes de mes questions.

Pourquoi rendre hommage à la femme sheikha en particulier?
A: Le kabareh est un hommage à toutes les femmes, et aux cheikhates en particulier car ces dernières ont contribué à la transmission de signes et de codes de l’histoire sociale du Maroc post-colonial et même colonial. Elles ont sauvegardé ce que le colonialisme voulait effacer : ce qu’on peut désigner de la résistance par la parole. Les marocains en 1920 n’avaient pas beaucoup d’armes, mais la parole de l’Aïta, jouait le rôle de l’arme tranchante face au colonialisme français et espagnol. A savoir qu’après l’indépendance, on a négligé cet art de Aïta et les cheikhates, parce ce qu’on en avait plus besoin, ce qui a engendré une nouvelle forme de chaâbi: divertir le peuple et le faire danser.

Appréhendiez-vous la réaction du public avant tout spectacle?
A: Nous n’apprendrons rien du public, car il se voit lui même dans, les cheikhates et l’Aïta. Ce sont les signes de la marocanité, que nous cherchons depuis l’indépendance. La réaction d’un public dépend de son degré de conscience de cette question identitaire.

Aviez-vous déjà reçu des réactions haineuses à votre sortie de concert?
A: Nous sommes des comédiens avant tout, et avant chaque spectacle le metteur en scène, Ghassan El Hakim, nous dirige, nous fait faire des exercices de concentration et de confiance. Cela aide justement à faire face aux regards, mais jusqu’à maintenant, il n’y a jamais eu de réactions qu’on pourrait qualifier de haineuses, au contraire, que des éloges et remerciements.

Comment vous apercevez votre relation avec la musique et les personnages que vous jouez?
A: Je ne peux vivre un moment sans écouter quelques chose, que ça soit de la musique marocaine, ou autre. L’humain est lié à la musique  depuis sa création, d’ailleurs les deux sont faits pour être ensemble. Concernant les personnages, il ne faut pas oublier que  c’est le résultat de recherches sur le vécu des Cheikhats, de leurs comportements, leurs habitudes, qui nous amènent sur le devant de la scène. Elles sont quand même des femmes différentes. Elles sont « artistes» et il y’a toujours  du travail à faire dans ce sens.

Peut-on apparenter ce que vous faîtes à de la culture drag queen, ou juste l’habituel interprétation d’un rôle comme un autre -féminin en l’occurrence- comme ce qu’on retrouve dans la place jamaâ el fna par exemple lors des spectacles de troupe (en soi c’est une pratique très répandue au Maroc)?

A: La pratique que nous trouvons sur la place jamaa El-fna, est une des formes de divertissement populaire, mais nous nous adoptons pas ce modèle, nous sommes des comédiens qui incarnent des cheikhates. En revanche, le parallélisme avec la culture du Drag-queen, est juste car le show et le spectacle les lient forcément.

… Mais qu’en est-il de la photographie et du dessin?

Le “Collectif Machmoum”, une association culturelle basée à Paris organise une exposition en ce mois de janvier, mettant en scène des danseur.se.s dans l’espace public tunisien. L’objet premier du projet selon Rim Abdelmoula, présidente du collectif, était de faire des photos réellement représentatives de la Tunisie. Loin des clichés habituels qu’on retrouve partout et nul part. Danser et s’approprier l’espace public, était pour les personnes faisant partie du projet une sorte de libération du corps. Rim se confie au HuffPost Maghreb en disant: “En Tunisie, l’absence de formations décentralisées en danse est alarmante, lorsqu’on compare la multiplication des conservatoires, on se doute que la danse reste une discipline marginalisée et parfois taboue … puisqu’elle met en scène une expression corporelle. Par ailleurs, beaucoup de danseurs ont eu des problèmes avec leurs familles et entourage proche pour avoir choisi la danse comme métier.”

Les tabous finissent par converger: immortaliser l’expression du corps par la danse à travers la photo a été un réel défi à surpasser. Un défi qui fût tout de même relevé haut la main et qu’on se doit de féliciter!

J’ai une photographe préférée, je plaide coupable. Et c’est elle dont je vais parler. Une jeune femme marocaine de Taza, âgée d’à peine 24 ans, qui va à l’encontre des codes sociaux pour faire passer des messages à travers l’art. Plus précisément, une forme particulière de l’art: la photo. Se positionner derrière la caméra et faire des autoportraits, n’est que réflection d’une image transposée de nous-même.  Fatima Zohra est allée à l’encontre de la société conservatrice dans laquelle elle a évolué et a essayé de donner sens à sa vie, en matérialisant ses pensées. Ce ne sont pas des simples photos d’une femme, mais ce sont des photos dans lesquelles toutes les femmes marocaines pourraient se reconnaître un minimum. Le tabou, les traditions, ou encore les violences verbales ou physiques: Fatima Zohra n’a pas froid aux yeux, au contraire, ils bouillonnent de sang rougeâtre. Son travail est à la fois une critique envers la société, mais surtout envers certaines pratiques ancestrales qui n’ont plus (jamais eu) lieu d’être.

Et c’est ce que Fatima Zohra Serri, essaie de faire à travers ses oeuvres et le mouvement “TA7RIR -Libération- auquel elle appartient. Ce collectif, qui vient de lancer il y a peu une application portant le nom de “Flana”, signifiant “quelqu’une”, de réalité virtuelle qui vient en aide aux femmes victimes de violence domestique à travers un système de questionnaire auquel on peut répondre rien qu’en bougeant la tête (afin de faciliter l’accès aux femmes analphabètes).

Ce même mouvement a mené différents projets depuis sa création, et met en avant les oeuvres artistiques de tout.e chacun.e, en lançant des appels de création sur les réseaux sociaux, et en acceptant toute production qui se veut à la fois artistique et militante. L’objet même de ce mouvement est celui de la libération du corps, de la parole et de l’esprit, mais aussi la libération de l’industrie artistique au Maroc. L’art est finalement cette capacité à pousser les limites sociales et à représenter la réalité vue par nous-mêmes. Parce que oui, la réalité n’est pas uniforme, elle est propre à chacun.e, conditionnée par le vécu et le background -bagage- culturel de celui et celle qui la porte.

L’illustration ci-dessus a été dessinée par le co-fondateur de “TA7RIR”, jeune ingénieur et visual artist, Karim El Hamri, dans un contexte bien précis de censure. En effet, le musée d’art contemporain de Tétouan a interdit l’exposition d’une oeuvre appelée “Kamasutra” de l’artiste Khadija Tnana, où elle représente la silhouette d’une main composée de 246 amulettes sur lesquelles des positions érotiques sont dessinées. La toile censurée est inspirée du célèbre manuel d’érotologie arabe « Jardin parfumé » publié au 16ème siècle par l’érudit Cheikh Nefzaoui.

La question serait donc : Résister pour mieux créer, ou créer pour mieux résister?   

Rawae EL MAJDOUBI

Sitographie

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