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Culture

Mise en lumière de la réelle expérience des femmes sur Twitch

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Mardi 5 novembre, Clara B (@claraaaaille) poste sur Twitter un thread de 10 tweets présentant une étude qu’elle a réalisée à propos des insultes sexistes sur Twitch, et le moins que l’on puisse dire c’est que ça a fait réagir.

 

 

L’étude

Si elle précise d’emblée que son travail n’a pas de prétention universitaire puisqu’il n’a pas été relu, corrigé ou encadré par des professeurs habilités, il n’en demeure pas moins intéressant puisqu’il tire sa source à la fois de travaux théoriques, mais aussi d’un recueil de données. À l’origine, un rapport du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes. Ce rapport commence à aborder le cybersexisme mais reste assez limité. La partie « en ligne » de l’étude ne porte que sur les 3 vidéos les plus vues de Norman et Cyprien, et observe que 5 de ces 6 vidéos utilisent des ressorts sexistes (sexualisation des femmes, personnages féminins disqualifiés…). L’analyse est juste mais le corpus est très limité, déjà parce qu’internet ce n’est pas que YouTube, ensuite parce que YouTube ce n’est pas que Norman et Cyprien, et enfin parce que Norman et Cyprien n’ont pas fait que 3 vidéos chacun.

Clara décide alors de se pencher sur Twitch, plateforme de streaming (diffusion de contenu en direct), essentiellement connue pour les jeux vidéo. Le streamer ou la streameuse diffuse le plus souvent ce qui se passe sur son écran, avec un encart dédié à la vidéo. Un tchat est disponible à côté pour que les « viewers » (le public) puissent interagir. L’angle qui a été choisi pour cette étude sur le sexisme sur Twitch est celui des insultes. Pour proposer une analyse pertinente, l’autrice a regardé 50h de live en relevant les insultes prononcées par le streamer, la part d’insultes sexistes, et pareil pour le tchat. Pour la distinction qui est faite entre une insulte sexiste et une insulte non-sexiste, je vous renvoie directement à son étude (page 25).capture d’écran d’un live de Skyyart

Les données recueillies proviennent des diffusions de 3 de 5 streamers les plus importants en France en matière de nombre de vues mensuelles, ce qu’elle explique par une volonté que l’étude porte sur « les streamers qui dominent le Twitch Français ». Elle a donc regardé 50h de contenu de Kameto, Mister MV et ZeratoR, et systématiquement retranscrit les insultes. Celareprésente un travail colossal, étant donné qu’en heure de pointe un tchat de plusieurs milliers de viewers est très actif et qu’il faut faire pause constamment, alors sur 150h je vous laisse imaginer… En plus de ces données, Clara a réalisé des entretiens avec des acteur·rice·s du milieu, pour essayer de comprendre l’impact des insultes et remarques sexistes sur les streameuses.

Les résultats

Pour que cela soit lisible et parlant, les résultats ont été regroupés dans des tableaux (page 29). Sont alors relevées les insultes prononcées par les streamers par rapport au nombre d’insultes dans le tchat. La part des insultes sexistes parmi les insultes totales est variable selon le streamer, mais dans 2 cas sur 3 elle est très nettement inférieure à celle du tchat. Pour les résultats détaillés n’hésitez pas à aller lire l’étude (et si vous voulez un court résumé vous avez cet article). Plusieurs des premières chaînes françaises sur Twitch présentent donc régulièrement des contenus sexistes, notamment dans le tchat. Clara B s’est alors posé deux questions qui composent sa quatrième partie (page 81 à 87, que je vous conseille tout particulièrement) : Qui en est responsable et quel est la conséquence de ces comportements sur les streameuses ?

Pour y répondre, elle a fait appel à plusieurs femmes qui diffusent leurs parties de jeu vidéo sur Twitch et, sans réelle surprise, toutes témoignent de l’impact réel du sexisme dans leur quotidien, associé à une difficulté à faire évoluer les mentalités dans cette communauté.

Évidemment, cette étude n’est pas parfaite. Pour autant les limites sont clairement annoncées et reconnues par l’autrice (l’échantillon retenu ne saurait être totalement représentatif de l’écosystème Twitch, il est difficile de distinguer précisément ce qui est sexiste et ce qui ne l’est pas etc.). L’intérêt de ce travail est de mettre en évidence un problème qui n’est peu ou pas traité par des personnes qui s’intéressent vraiment au sujet (par comparaison avec certains médias traditionnels dans lesquels on peut retrouver des articles sur Twitch ou la « communauté gaming » écrits sans que l’auteur·rice n’aie regardé le moindre stream). C’est important que des acteur·rice·s du milieu se penchent sur la question (public et streamer ou streameuse) puisqu’une volonté de changement sera d’autant plus difficile à concrétiser si elle ne vient que d’un côté.

La réception

Lorsque Clara a posté sur Twitter le thread avec les résultats de l’étude, en y mentionnant les 3 streamers concernés, elle a très rapidement été citée par Kameto… qui a manifesté son désintérêt.

Kameto ayant près de 200k abonnés, Clara en a 380 (au moment où j’écris cet article, donc bien moins au moment de la publication de l’article), et vous voyez le problème arriver normalement.

En quelques heures, il y a eu plus de 1000 réponses sur le tweet d’origine, en majorité des trolls ou des insultes. Malheureusement rien n’a été fait ou dit par le principal intéressé (ou désintéressé) pour retenir les messages de sa communauté. Ceci a eu des conséquences pour toutes les personnes ayant participé de près ou de loin à l’étude, mais surtout pour son autrice, qui déclare que si elle n’a pas regretté la faire, elle a regretté de l’avoir postée. Heureusement, dans le flot de messages négatifs, elle a reçu le soutien de plusieurs personnes du milieu qui ont lu le document en la félicitant ou en lui apportant des pistes d’amélioration. Mister MV a pour sa part évoqué l’étude dans un de ses streams en ironisant sur les « pp manga alpha » qui s’étaient sentis agressés.

La responsabilité et l’évolution

Se poser la question « Comment faire évoluer les choses ? » implique la question de la responsabilité. Le « gaming » et la communauté francophone de Twitch ne sont pas nécessairement plus sexistes que le reste de la société. Cela contribue à un système global qui rend plus pénible l’expérience des femmes (et des minorités en général) sur internet et « dans la vraie vie ». Je pense que la responsabilité est partagée et qu’il serait vain de vouloir identifier une seule personne (ou catégorie de personnes) responsable de tous ces maux. Bien sûr la source du problème vient de celleux qui envoient des messages insultant dans les différents tchat (je vous conseille d’aller lire les annexes pour un petit florilège). La problématique est complexe et on peut supposer que les raisons ressemblent à celle du cybersexisme en général (anonymat, effet de groupe, « gimmicks », impunité…). Pourtant, si de tels messages sont visibles, et sont légion, c’est aussi une conséquence de l’inaction de Twitch quant à ces problématiques. Bien souvent, ce sont les modérateur·rice.s qui suppriment manuellement les messages déplacés ou insultants, quand ce n’est pas le streamer ou la streameuse directement. Ce refus -ou cette incapacité- de Twitch à mettre en place de vraies mesures contribue à ce que le milieu du streaming français soit largement dominé par les hommes, et à ce que les femmes qui s’y essaient vivent en général une expérience bien moins agréable, voire même traumatisante.

Tout n’est pas perdu pour autant, et il faut dire que j’ai vu des choses très encourageantes se produire sur Twitch récemment. Je pense que la prise de conscience des streamers quant aux problématiques sexistes de la communauté en général peut jouer un rôle majeur. Lors du Z Event 2019 (marathon caritatif français rassemblant 54 streamers et streameuses en direct pendant un week-end au profit de l’Institut Pasteur), je me souviens avoir vu Etoiles réprimander un internaute qui avait commenté le physique… d’une candidate de Question pour un Champion, déclenchant une vague de bienveillance et de soutien dans le tchat. De la même façon, Antoine Daniel n’hésite pas à bannir du tchat l’auteur d’insultes sexistes, tout en explicitant pourquoi il le fait : est alors érigé comme une « règle » pour suivre son stream et participer au tchat le fait de ne pas écrire d’insulte sexiste. La modération et/ou la réprimande systématique est quelque chose que sont déjà obligées de faire les streameuses, mais qui n’est pas compliqué à faire pour les streamers qui veulent une communauté plus saine et inclusive. Cet enjeu est de plus en plus abordé par des influenceurs. Squeezie a par exemple fait un live « débat » sur le sujet, en cherchant régulièrement des informations sur internet pour ne pas dire de bêtise, et en reprenant Doigby lorsque ce dernier dit que les femmes sont « peut-être » plus sujettes à la toxicité d’internet.

Jean Massiet, de la chaîne Accropolis a également fait un livedans lequel il parle du sexisme sur Twitch, et dans lequel Clara intervient pour présenter son étude et ses conséquences, que je vous invite à aller regarder si cet article a éveillé votre curiosité. Et sinon, n’hésitez pas à soutenir vos streameuses préférées sur Twitch !

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Actualité

Jean-Pierre Valentini “Sa femme Colette fut la clef du succès de Soulages”

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Jean-Pierre Valentini évoque l'oeuvre de Pierre Soulages

Jean-Pierre Valentini est un connaisseur éclairé et collectionneur du peintre de « l’outrenoir » dont l’un des derniers tableaux du maître aveyronnais, l’homme d’affaires français nous raconte sa passion pour l’artiste décédé à l’âge de 102 ans le 26 octobre dernier.

Est-il vrai que vous possédez l’un des derniers tableaux peint par Pierre Soulages en 2021 ?

Jean-Pierre Valentini : Oui c’est exact. Cette toile incarne à elle-seule la fin de l’histoire du maître. Son apogée. Ce tableau est très structuré, dense, riche en matière. Il est très travaillé et lyrique en même temps. A plus de cent ans, Pierre Soulages avait encore la main sûre. C’est un tableau très rythmé et extrêmement puissant. Il résume toute la recherche de Soulages pour faire naître la lumière à travers le noir. On a l’impression dans ce tableau d’explorer le travail du peintre des trente dernières années. Cette géométrie inégalable avec des espèces de carrés et en même temps ces empreintes dans la pierre qui jaillissent du tableau. D’ailleurs Pierre Soulages, a depuis sa plus tendre enfance à Rodez, été fasciné par les vieilles pierres des âpres paysages des Causses.

Pierre Soulages par Jean-Pierre Valentini

Jean-Pierre Valentini : “Soulages est un record de visiteur historique au Centre Georges Pompidou”

Quand avez-vous acquis les premiers tableaux peints par Pierre Soulages ?

Jean-Pierre Valentini : Au début des années 2000. Le peintre n’avait pas alors atteint cette reconnaissance. On peut dire qu’il a eu une consécration assez tardive auprès du grand public. C’était un homme très discret, provincial loin des mondanités parisiennes. Ce sont surtout l’exposition au Centre Georges Pompidou en 2009 pour ses 90 ans avec un nombre record de visiteurs (500 000 NDLR) puis celle du Louvre pour ses 100 ans qui l’ont propulsé sur le devant de la scène. C’est d’ailleurs le seul artiste après Chagall et Picasso à avoir connu l’hommage d’une rétrospective au Louvre.

Jean-Pierre Valentini : “Soulages est Une danse entre le noir et la lumière »

Comme beaucoup de peintres Pierre Soulages a connu différentes périodes…

Jean-Pierre Valentini : Oui son œuvre répond à plusieurs cycles en fonction des techniques et des matières employées. Sa vraie rupture intervient en 1979 quand ses tableaux font davantage appel à des reliefs et des entailles dans la matière noire. Cela crée à la fois des jeux de lumière et de couleurs. Durant les années 80-90, ses tableaux avaient même souvent une petite touche de bleu. C’est d’ailleurs toute l’histoire de Soulages : cette rencontre incessante, cette danse même entre le noir et la lumière.

Jean-Pierre Valentini : « Soulages est au panthéon des peintres français »

Quelles sont les sensations que vous procurent les tableaux de Soulages ?

Jean-Pierre Valentini : Pour moi, c’est d’abord une ode à la vie puisqu’on passe du côté obscur au côté clair de la force. Il m’arrive même de distinguer des couleurs qui n’existent qu’à travers cette lumière qui jaillit du noir. Dans un tableau de Pierre Soulages, on décèle l’âme de l’artiste mais aussi la nôtre. C’est sans doute pour cela que son œuvre parle tant aux gens. Ce qui est remarquable aussi, c’est que l’on n’a pas les mêmes sensations en fonction de l’heure à laquelle on regarde le tableau mais aussi en fonction de l’angle à partir duquel on le regarde. C’est aussi ce qui fait le génie de l’artiste et l’inscrit au panthéon des peintres français.

Jean-Pierre Valentini « Soulages : Sa femme Colette clef de son succès »

Savez-vous comment Pierre Soulages travaillait ?

Jean-Pierre Valentini : Avec plus de 1700 œuvres durant sa carrière, on peut deviner que Pierre Soulages avait des journées bien remplies. Je vais peut-être trahir un secret mais Soulages travaillait avec un assistant mais c’est surtout sa femme Colette avec qui il a partagé 80 ans de sa vie qui a joué un rôle clef. Une fois, le tableau achevé il lui présentait et s’il ne lui plaisait pas, il le détruisait. Comme chaque grand homme, il n’y aurait pas eu le grand Pierre Soulages sans son épouse. Je pense à elle en ces moments douloureux.

La disparition de Pierre Soulages va faire en sorte d’augmenter, de facto, sa cote. Une belle affaire pour vous qui détenez plusieurs de ses toiles…

Jean-Pierre Valentini : Ce n’est pas important Vous savez j’ai aimé Pierre Soulages de son vivant et l’essentiel est que son œuvre s’inscrive dans l’éternité. Je pense que sa notoriété va encore se propager à travers la planète. Je vous prédis d’ailleurs une rétrospective au musée Guggenheim de New-York dans les années qui viennent.

Suivez Jean-Pierre Valentini sur Twitter.

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Culture

Les standards de beauté dans les pays du Sud, entre poids du passé colonial et mondialisation

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« Les cosmétiques les plus populaires en Afrique et en Asie sont les produits éclaircissants. »

Chaque été, près de six Français·e·s sur dix se ruent à la plage pour profiter du soleil. Quel plaisir de s’allonger sur sa serviette près de la mer, de fermer les yeux et de passer des heures et des heures sous le ciel bleu, quitte à attraper un coup de soleil ! Certain·e·s tentent tant bien que mal de peaufiner leur bronzage en essayant de le garder le plus longtemps possible. D’autres se tournent vers des séances d’UV en cabines à des prix exorbitants pour conserver ce teint bronzé toute l’année. À l’approche de cette période de l’année, de nombreux articles fleurissent dans la rubrique Bien être des magazines : “Comment préparer sa peau avant le bronzage” ou “Comment bronzer efficacement cet été : toutes nos astuces”. Aujourd’hui, les produits destinés à “nous embellir” sont de plus en plus répandus. le must have étant le produit bronzant, recommandation ultime des influenceur·euse·s beauté. Bref, vous l’aurez compris, dans la majorité des pays occidentaux, avoir un teint hâlé est un critère de beauté, et, la remarque “Ah t’as bien bronzé !” devient le plus beau des compliments.

Or, lorsque prononcé dans certains pays, ce fameux “Ah t’as bien bronzé” devient un jugement péjoratif, voire un semblant d’insulte emplie de connotations négatives. En effet,  il y a des régions où bronzer est loin d’être une activité de détente et de plaisir. Ce serait même une activité inexistante. On retrouve ce phénomène principalement dans les pays d’Asie, d’Afrique ou encore d’Amérique Latine. Ces continents sont tous situés au Sud mais là n’est pas leur seul point commun : ils ont été colonisés durant de nombreuses années.

Cette période de colonisation, bien qu’elle soit révolue, exerce toujours une influence importante au sein des sociétés. Les standards de beauté féminins sont un bon moyen pour témoigner du poids que constitue ce passé colonial. Mais pourquoi et comment les standards de beauté, hérités du colonialisme, sont encore entretenus de nos jours ?

Plus t’es clair, plus t’as du pouvoir : la couleur de peau comme privilège de classe  

Il est intéressant de remarquer que, quel que soit le pays, les standards de beauté sont empreints d’histoire. Tout d’abord je vous propose un petit retour dans le passé pour clarifier toute cette période coloniale un peu floue.

Les premières colonisations débutent en Asie, au début du XVe siècle. On appelle l’Impérialisme colonial, la longue période de colonisation par les Occidentaux de ce qu’on nommait alors les Indes orientales. D’abord marquée par des expéditions commerciales, l’expansion coloniale devient rapidement politique et culturelle. À la fin du XIXe, la région est au cœur de la concurrence impériale et, français, britanniques, allemands, portugais, néerlandais, américains ou encore russes se lancent dans une course aux territoires.

En Amérique latine, la colonisation espagnole commence à la fin du XVe siècle avec les voyages de Christophe Colomb. C’est seulement en 1898 que la guerre hispano-américaine mettra un terme définitif à la domination espagnole. On parle donc de plus de trois siècles de colonisation…

L’Afrique enfin, devient un continent très convoité à partir des années 1800 et dominé par les Européens jusqu’aux indépendances dans les années 1960.

On constate donc que ces pays du Sud ont été sous domination occidentale pendant de très nombreuses années et leur indépendance ne s’est pas faite en un jour. C’est intéressant de voir que presque 70 ans après le début du processus de décolonisation, les populations des régions citées plus haut, prônent toujours les mêmes critères de beauté, le plus important étant d’avoir le teint le plus clair possible. Cela s’explique par l’idée qu’être clair de peau est signe de pouvoir. Il s’agit ici d’un préjugé à caractère racial hérité du colonialisme : les colons blancs étaient en situation de pouvoir et de domination, tandis que les personnes non-blanches étaient en situation de soumission et d’obéissance. Dès lors, un lien se crée naturellement entre le pouvoir et la beauté, et cette relation finit par être intériorisée par l’ensemble des populations. C’est notamment ce qu’affirme le professeur Cho Kyo de l’Université Meiji à Tokyo dans son livre, The Search for the beautiful woman : Historical and Contemporary Perspectives and Aesthetics paru en 2012 : « Une population dont la civilisation est perçue comme hautement développée apparaît plus facilement comme attractive, tandis qu’un groupe ethnique réputé “arriéré” est considéré comme moche ». Il précise que si ces groupes ethniques étaient inconscients de leur caractère d’infériorité, ils ne se dévaloriseraient pas. Il est donc intéressant de voir qu’à partir du moment où « la conscience hiérarchique est établie, l’esthétique des caractéristiques physiques change rapidement». Par conséquent, les physiques occidentaux sont considérés comme beaux par tout le monde car l’Occident bénéficie d’une puissance économique, sociale et politique. On peut donc affirmer que l’idée que la couleur blanche est l’idéal à atteindre, découle directement de la mentalité coloniale.

Ainsi, les standards de beauté féminin dans les pays d’Asie se résument de cette manière : un visage fin, de grands yeux, un nez pointu, des cheveux lisses et une peau blanche. Autrement dit, des traits occidentaux. Pour cause, l’héritage colonial.

Prenons le cas des pays Sud Asiatiques et plus particulièrement de l’Inde, qui fut colonisée de 1750 à 1947. Avant même l’arrivée des Anglais, il y avait un système de castes dans cette société, lequel consiste à diviser et à hiérarchiser l’ensemble de la population selon des groupes héréditaires. Beaucoup d’historiens considèrent que la colonisation britannique a joué un rôle majeur dans la rigidité du système des castes, en se plaçant évidemment au sommet de la pyramide hiérarchique. En conséquence, même après son indépendance, la population indienne considère la peau blanche comme un privilège de classe.

La manipulation médiatique et capitaliste 

C’est assez étonnant de se dire que les populations de tous ces pays ne se sont pas affranchies de leur héritage colonial depuis tant d’années. Alors comment ces standards de beauté persistent-ils ?

La réponse est simple, c’est grâce au pouvoir exercé par les médias. Les médias de masse, qui sont omniprésents de nos jours, sont les principaux acteurs dans la transmission de ces standards de beauté féminins car ils imposent constamment le même archétype. Il n’y a qu’à regarder autour de nous pour se faire une idée de ce qui est vu comme une “belle” femme : que ce soit les actrices, les modèles des magazines et des campagnes de pub, ou encore les journalistes qui présentent le JT, on s’aperçoit que les médias mettent toujours au-devant de la scène les mêmes femmes. Naturellement, ces images sont très vite intériorisées par l’ensemble de la société, et apparaissent comme le “but” ultime à atteindre pour accéder à une certaine validation aux yeux de cette société. Les populations admirent ces critères physiques sans pour autant prendre conscience d’être sous l’influence de leur passé colonial.

Dessin de la série « Colorism » de l’illustratrice Kat Tsai

La stratégie marketing de la plupart des produits cosmétiques dans ces pays profite de cette situation pour faire du chiffre (et ça marche très bien !). Les cosmétiques les plus populaires en Afrique et en Asie sont les produits éclaircissants. Ils promettent d’illuminer la peau, mais beaucoup d’études ont montré qu’une utilisation quotidienne de ces produits s’avère être très dangereuse pour la santé (risque de cancer, de dérèglements hormonaux, vieillissement prématuré de la peau…). Toutefois, selon des études de marché de Global Industry Analyst, la demande mondiale en produits de blanchiment de peau s’élevait à 18 milliards de dollars en 2017.

Le colorisme, un héritage colonial 

Toutes ces pratiques participent à un autre type de discrimination appelé “le colorisme”. Ce terme a été popularisé par l’écrivaine et militante féministe américaine Alice Walker. À la différence du racisme, même s’il en est issu, le colorisme est une discrimination interne à une communauté. Il désigne le fait de favoriser les personnes à la couleur de peau claire au détriment des personnes au teint plus foncé. Les femmes sont souvent plus touchées par cette discrimination que les hommes. Le colorisme naît d’un désir de ressembler au colonisateur. Une des conséquences du colorisme est la négation de soi, qui se manifeste souvent par un manque de confiance et un sentiment d’infériorité. Les femmes aux peaux plus foncées sont discriminées à la fois dans leur vie sociale et professionnelle. Elles sont moins bien considérées et font moins bonne impression qu’une personne à la peau claire.

Le marché des produits éclaircissants devient donc rapidement une manne financière. D’ici à 2024, les profits issus de cette industrie pourraient atteindre 25 milliards d’euros à l’échelle mondiale.

Affiche publicitaire pour une crème éclaircissante en Inde

En Inde, ces produits représentaient 61 % du marché de la cosmétique selon l’OMS en 2011. A l’échelle internationale, on retrouve toujours les mêmes stars indiennes. Aishwarya Rai, un des visages de la marque L’oréal Paris depuis les années 2000. Priyanka Chopra qui fait beaucoup parler d’elle à Hollywood après avoir décroché le rôle principal dans la série américaine Quantico. Ces deux femmes, à la peau et les yeux clairs, contrastent énormément avec la plupart des femmes de leur pays.  En 2019, la photo des 30 prétendantes au titre de Miss India a lancé de nouvelle polémique autour de l’obsession sur la couleur de peau. Les internautes ont accusé le concours de beauté de ne pas refléter la diversité du pays.

Dans les pays d’Asie de l’Est, les femmes considérées comme les plus belles sont souvent métissées. Par exemple, les philippines internationalement connues grâce à leur victoire au concours de Miss Univers en 2015 et 2018 : Catriona Gray et  Pia Wurtzbach. La première est à moitié philippine et moitié australienne, la seconde est à moitié philippine et moitié allemande.  La directrice du Centre d’Études sur le genre et les femmes de l’Université des Philippines de Manille, Natalie Africa-Verceles explique que contrairement à ces femmes beaucoup de philippines ont une peau plus foncée, des visages plus ronds, des yeux plus petits et des cheveux noirs bouclés. En Corée du Sud, Ella Gross, une jeune fille de 11 ans qui a posé à plusieurs reprises pour la marque ZARA, qui est suivie par plus de 3 millions de personnes  sur Instagram est qualifiée par les médias locaux comme « l’enfant modèle la plus magnifique du monde » en raison de ses yeux de biches et ses traits fins. Pas étonnant quand on apprend qu’elle est à moitié coréenne et à moitié américaine.

Enfin, direction l’Amérique pour apprécier un autre angle de ce phénomène. Au sein des communautés noires, les métisses sont également très privilégiées et avantagées par la société. Le colorisme est très présent dans les Antilles françaises et les îles anglaises comme la Jamaïque. Il faut, ici, remonter à l’esclavage pour comprendre les origines de ces préjugés raciaux. Durant l’esclavage, plus vous étiez clairs de peau, et plus vous pouviez aspirer à devenir libre et à monter l’échelle sociale.  Aux Etats-Unis, les effets du colorisme sur la communauté noire américaine sont très présents, notamment dans la scène musicale du pays. Beaucoup d’internautes dénoncent que, de plus en plus, les femmes noires réussissant à garder leur place dans le show business sont des femmes noires à peau claires. En 2019, le père de Beyoncé, Mathew Knowls, a été invité sur une chaîne de radio et a évoqué le colorisme dont a bénéficié la chanteuse au cours de sa carrière. La couleur de peau et les traits physiques jouent un rôle important dans le succès d’une célébrité racisée aux États-Unis.

A cela s’ajoute l’obsession des cheveux lisses. Le cheveu crépu autant en Afrique qu’en Occident (et plus particulièrement aux Etats-Unis) a été dévalorisé.  Il a été déprécié depuis l’esclavage car vu comme « négligé ». À l’inverse, le cheveu long et lisse serait  “beau” et “élégant”. Même après l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis en 1865, à l’issue de la guerre de Sécession, les femmes noires cherchent à lisser leurs cheveux, afin de se rapprocher de l’esthétique dominante, ne serait-ce que pour trouver du travail. Au cours du XXe siècle, le défrisage devient populaire. C’est un produit chimique lissant, très utilisé encore aujourd’hui, et ce, malgré les risques qu’il présente (brûlures et lésions du cuir chevelu, chute des cheveux, et même risque de cancers). La majorité des femmes ont plutôt recours aux extensions capillaires plus ou moins lisses qui sont des techniques de coiffage qui peuvent être très douloureuses. La plupart des salons de coiffure et des produits commercialisés ont pour objectif d’amener les clientes à tendre vers cet idéal malgré leurs coûts monstrueux, ce qui correspond donc à une acceptation des canons de beauté blancs.

Diversifier le monde médiatique pour redéfinir la notion de beauté 

Dans n’importe quelle région du monde, les diktats de beauté imposés par la société sont bien plus pesants pour les femmes que pour les hommes. Elles subissent une pression sociale dès leur plus jeune âge et sont donc souvent réduites à leur beauté, comme si rien d’autre ne comptait. Les femmes des communautés anciennement colonisées font face à  un double combat : plaire aux yeux de leur propre société, qui est elle-même sous l’influence de l’Occident. Dès lors, on demande aux femmes locales de se rapprocher le plus possible des physiques occidentaux. Nous voyons donc que les standards de beauté dans les pays du Sud sont une construction sociale et historique, héritée du passé colonial. Aujourd’hui, avec la mondialisation, les médias et l’industrie commerciale sont les acteurs majeurs d’un changement possible mais imposent constamment les mêmes images. Le fait que la scène médiatique ne reflète pas la diversité de leur pays envoie un message très violent aux femmes et aux jeunes générations. Ces dernières, en grandissant face à une unique représentation de la beauté “acceptée” développent souvent une mauvaise estime de soi. C’est un fait, le colorisme affecte de manière négative l’image et la confiance en soi. La clé est donc de diversifier la représentation des femmes dans les médias ou du moins, parvenir à les ébranler.

Toutefois, ces dernières années, on a vu la naissance de plusieurs mouvements dans différentes communautés qui ont pour objectif de remettre en cause ces diktats de beauté et de se réapproprier leurs propres critères esthétiques. Par exemple, dans les années 2010, le mouvement nappy en France (appelé « natural hair movement » aux Etats-Unis) a été lancé par les femmes noires, qui souhaitent garder leurs cheveux crépus. Ce mouvement permet aux femmes de revaloriser et normaliser leurs cheveux dans leur état naturel, donc de redéfinir les standards de beauté dominants. En Inde, le mouvement Dark is beautiful cherche à mettre fin au colorisme qui divise une même société, et remet en cause de cette manière les standards de beauté.

Enfin, de plus en plus de comptes Instagram, podcasts, mouvements de solidarité en tout genre, se multiplient sur Internet. La jeune génération prend la parole et compte bien éveiller les consciences et sensibiliser sur la question du colorisme et de toutes formes de discriminations liées à la couleur de peau.

Campagne de publicité pour la marque Fenty Beauty, 2018

Par Asvitha CHANDRESWARAN

Sources :

Illustrations :

Illustratrice de la bannière de l’article : Diana Pedott (@dianapedott sur Instagram, https://www.dianapedott.com/)

Kat Tsai : @chuwenjie sur Instagram, https://linktr.ee/chuwenjie

Bibliographie :

Mona Chollet, Beauté Fatale : Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, 2012

Sitographie :

Kaitlyn Greenidge – “Why black people discriminate among ourselves : the toxic legacy of colorism”, The Guardian

“Le concours de Miss Inde relance la polémique autour de la diversité dans le pays”, France 24

Ary Gordien – “La coupe afro : une simple histoire de cheveux ?”, La vie des idées

Mixed race of Asian and Western : Asia’s new standard of beauty, The Independent

Frédéric Joignot – “Crépues et fières de l’être”, Le Monde

Margot Brunet – “Dépigmentation : 60 % des crèmes éclaircissantes contiennent des produits dangereux”, Le Figaro

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Culture

Hunger, ou quand la faim dévore de l’intérieur

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Un style cru et sincère, c’est la recette en apparence simple que voulait suivre Roxane Gay dans Hunger, mais la simplicité ne suffit pas pour dire l’indicible. Pourtant, l’autrice se confronte avec brio à cette difficulté.

Hunger va vous bousculer. Bousculer vos idées préconçues, votre façon de voir les corps, à commencer par le votre. Dans cet essai autobiographique, Roxane Gay nous communique sa chute dans la dépression, puis dans la boulimie et l’obésité. Cette chute, c’est son premier amour qui en est la cause. Il était plus âgé, plus beau, plus « gentil ». Pourtant, c’est lui qui l’emmène dans une cabane au fond de la forêt, où des garçons de son âge l’attendent. Ils tiennent son petit corps écartelé et là l’autrice formule l’indicible.

Une condamnation sans faim

Alors, commence la construction d’une cage. L’écrivaine de Bad Feminist s’emprisonne dans un corps qu’elle entoure d’une structure épaisse. Cette dernière l’empêche de se déplacer, de sortir, de marcher Elle écrit « I ate and ate and ate in the hopes that if I made myself big, my body would be safe ». La jeune femme a toujours besoin de s’épaissir, encore et encore. Une faim insatiable que vous dévorez inlassablement au Iil des pages.

S’enfermer ou se dépasser

La réIlexion amenée par l’ouvrage devient plus large. Elle pose une question fondamentale sur la littérature. Comment l’écrivaine parvient-elle à décrire le moi ? Autrement dit, comment dire ce qu’on est à la première personne ? Il semble que la réponse de Gay soit la suivante : pour faire état d’un parcours singulier, il faut un style singulier. C’est pourquoi son livre est à la fois une autobiographie, un essai, une critique du système d’oppression Il est tout et rien à la fois, et ne correspond à aucun grand genre en particulier. Aucun code, aucune chronologie rigoureuse, juste 88 moments de souvenirs de l’histoire de son corps. Cette absence est à l’image même du sujet. Alors que son corps déIie la norme, son œuvre déjoue les codes de la littérature. Il n’y a qu’à travers cette forme libératrice que l’écrivaine peut exprimer tout le paradoxe de sa vie : chercher à échapper au monde en occupant l’espace. Et en même temps, elle utilise des procédés simples, à l’image de son propos. Comme par exemple la répétition ou le choix de mots crus. Ici, on parle des gros·sses, des obèses, des bisexuel·les, sans tabou. Finalement, Hunger n’est pas un exercice de style, mais l’authentique récit d’une vie. Ainsi, vous ne lirez pas la vie d’une femme de couleur en surpoids mais celle de Roxane : une femme, une grosse, une noire. Quoi de mieux que de s’avouer tel que l’on est pour dépasser les non-dits ?

L’Oppression

« Quand vous êtes en surpoids, à bien des égards, votre corps entre dans le domaine public. Il est constamment à l’af@iche. Les gens projettent dessus des histoires qu’ils s’inventent, mais la vérité de votre corps ne les intéresse pas du tout quelle qu’elle soit » (p.130). C’est ça être gros⦁se. C’est devoir accepter que le regard d’autrui sur votre corps vous juge sans arrêt, il punit votre déviance. Il vous touche, vous regarde, vous commente et Iinit par nier votre humanité. L’oppression est permanente. A cela, s’ajoute les inquiétudes des parents, des frères, des médecins, qui portent tous un peu le poids de la maladie.

Média, Média dis-moi qui n’est pas belle

EnIin, l’oppression est aussi exercée par un système médiatique qui vous rappelle votre déviance et votre lâcheté à chaque publicité Weight Watchers. On en vient même à capitaliser sur votre capacité à perdre du poids dans les émissions telles que Revenge Body, My 6oo-lb Life, ou encore The Biggest Looser. Et tout cet arsenal vient rappeler aux femmes obèses leur défaut de féminité, le manquement à leur devoir de beauté. Parce que oui, pour être femme, il faut être belle, et pour être belle il faut être mince. Et là c’est parti, on déploie les gros moyens : régimes amincissants, séances de sport à n’en plus Iinir… Mais attention mesdames ! Abdos fessiers uniquement ! Et prenez-garde, pas trop non plus, sinon c’est moche. Après tout, on sait bien que tout ce qui est ‘’trop’’ n’est pas féminin.

Il serait hâtif de dire que cet environnement médiatique produit la grossophobie ambiante. Néanmoins, il contribue à perpétuer les représentations attachées aux gros·ses. Elles culpabilisent car les seuls corps gros représentés sont en souffrance et doivent être réprimés. En fait, la monstration du gras n’est possible qu’à condition qu’il Iinisse par disparaître.

Un corps, encore

Avec Gay, vous prendrez conscience que son corps n’est pas qu’une prison sécuritaire. Au contraire, son corps est ce qu’elle reIlète aux autres ; et loin de le camouIler, elle l’expose. Il subit des maltraitances, des regards, des histoires d’amour malheureuses. Ce livre est l’histoire d’une faim triomphante sur un corps qui peine peu à peu à reprendre le dessus. Mais ce livre est aussi une critique profonde du système de domination des maigres, des blancs, et des hommes. En tout cas, sachez-le, que vous soyez féministe ou pas, seul Hunger déconstruira l’idée que votre corps peut se décharger de votre histoire.

Maëlys Poujol


Source en tete : https://www.booktopia.com.au/blog/2017/06/22/review-hunger-roxane-gay/?fbclid=IwAR3GqOTcbxDpSdToDwJ_430TaNsPQ8zc9ZI4aCtx_oTmVERPtBF9frEH3R0

Source image corpus : http://lorriegrahamblog.com/hunger-roxane-gay/?fbclid=IwAR0pMMDi77B6DGqzQuGAShrErbLUWdeQQ8EGA0dDNPDR25wQPgQNFxsZWbM

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