Coupe moi la parole, je ne te dirai rien !

Il y a quelques temps, dans le cadre d’une journée d’échange autour de mon projet solidaire, j’ai assisté à une conférence. Un conférencier et une conférencière étaient à l’honneur ainsi que l’une des organisateur.ice.s chargé.e.s de répartir le temps de parole entre les invité.e.s. Le fait est que le conférencier a monopolisé la parole les trois quarts du temps pour parler de son projet. Il reprenait systématiquement les propos de la conférencière à son compte, lui coupait la parole, et lorsque l’organisatrice tentait de rééquilibrer l’échange, eh bien, il faisait tout simplement abstraction de sa présence et reprenait de plus belle.

Cette anecdote n’est-elle pas d’autant plus ironique lorsque l’on sait que le thème de la conférence portait justement sur « La réduction des inégalités dans le monde » ? En plus de me trouver dans une situation fort désagréable, je n’ai rien appris d’utile puisque le conférencier a passé la majeure partie de son temps à parler de la réussite de son projet contrairement à la conférencière qui se voulait plus pragmatique en voulant élargir ses propos à la réduction des inégalités en général.  Bref,  jusqu’à ce jour , je ne m’étais pas réellement rendu compte de la gravité de ce problème,  et en y assistant je me suis demandée pourquoi certains hommes considèrent que leur voix a plus d’importance que celle des femmes ?

Le manterrupting, qu’est ce que c’est ?

Le manterrupting est une expression anglo-saxonne formée par la contraction des mots « man » et « interrupting ». Elle désigne une attitude sexiste des hommes dans une conversation mixte, consistant à couper la parole à une femme en reprenant ses propos pour les « approfondir » ( oui oui, comme dans une relation  maître/élève… ) afin de reprendre le dessus dans l’interaction. En une phrase : c’est une question de pouvoir. Le mot est utilisé pour la première fois par la  journaliste Jessica Bennett dans son article pour le Times : « How not to be “manterrupted“ in meetings » (« Comment ne pas être interrompue par un homme en réunion »). Elle le  définit alors comme : « L’interruption inutile d’une femme par un homme » en s’appuyant sur l’exemple de Kanye West et Taylor Swift en 2009 lors des MTV Videos Music Awards (même si ce n’est pas le meilleur exemple).

13 septembre 2009 – New York City – Photo part Kevin Mazur/WireImage

En même temps une femme, c’est comme un oiseau

Oui parce qu’il est bien connu que  lorsqu’une femme parle, en réalité elle jacasse, piaille, cancane, jase… Bref : elle fait du bruit pour ne rien dire d’intéressant. On notera d’ailleurs que tous les verbes énoncés précédemment sont utilisés pour définir des cris d’oiseaux. Oui mesdames, vos paroles sont considérées comme des bruits de fond. Et malheureusement, les exemples foisonnent, notamment en littérature qui, censée avoir un rôle instructeur et formateur auprès du peuple, pérennise au contraire les clichés sexistes en incitant la société à considérer la femme comme une moins que rien, en la rabaissant systématiquement, et même, en la déshumanisant. Par exemple, dans Pierrot, mon ami, Queneau nous dit que « Les ménagères cancanent. » Dans L’inutile Beauté, Maupassant écrit que le personnage féminin « était, à l’arrière de [l’] embarcation, une espèce de petit moulin à paroles, jacassant au vent qui filait sur l’eau. (…)  et elle disait étourdiment les choses les plus inattendues, les plus cocasses, les plus stupéfiantes ». Quant à Ponchon, il compare la femme à un enfant dans son poème La Muse au cabaret, lorsqu’il dit qu’« Elle disait des riens, d’un parler puéril, Comme un enfant qui jase. »

En associant les paroles de femme à des bruits d’oiseaux, la société les considère comme tels. Et comme les oiseaux, on les entend sans les écouter.

La langue est un pouvoir. En dévalorisant les propos des femmes, on place les êtres humains dans une situation d’inégalité. D’emblée l’homme est celui à qui revient toutes les décisions, IL parle et ELLE exécute. (Notre solution ? L’écriture inclusive, venez en apprendre plus par ici).

La faute à la culture d’entreprise française ?

Les grandes écoles françaises forment tou.te.s leurs élèves de la même manière et en théorie, les entreprises sont censées juger une compétence, une formation, un propos et non pas juger en fonction d’un genre. Malheureusement, elles ne prennent pas en considération la réalité qui est toute autre. Une cadre supérieure responsable de la vision stratégique du CAC 40 explique dans un entretien avec Le Monde que dans une entreprise française : « Une femme qui parle est bavarde, un homme qui parle est un leader. […] Quand une femme explique, cela paraît long, quand un homme explique, cela paraît brillant. » La numéro deux de Facebook, Sheryl Sandberg et le professeur de l’université de Pennsylvanie Adam Grant vont dans le même sens en dénonçant le fait que : « Quand une femme prend la parole dans le milieu professionnel, elle se retrouve en position d’équilibriste. Soit elle est à peine écoutée, soit elle est jugée trop agressive. Quand un homme dit la même chose, tout le monde hoche la tête pour saluer sa brillante idée. Les femmes en concluent que mieux vaut en dire le moins possible. »

Une étude américaine publiée en 2011 dans la revue Administrative Science Quarterly et réalisée par Victoria L. Brescoll, professeure à l’université de Yale et experte en psychologie sociale, a montré que les dirigeantes silencieuses en réunion étaient bien notées tandis que celles qui s’expriment étaient rejetées. À l’inverse, les dirigeants parlant peu étaient considérés comme incompétents et ceux s’exprimant longuement étaient  très bien notés.

Ce phénomène de manterrupting est donc global et n’est pas seulement dû à la non prise en compte des inégalités hommes-femmes par les grandes écoles. Résultat, les femmes perdent confiance en elles  et n’osent pas s’imposer alors qu’elles sont aussi, voire plus compétentes que certains de leurs collègues masculins.

Quand on en vient à devoir mettre des stratégies en place pour que les femmes puissent s’exprimer et être reconnues à leur juste valeur

Après s’être rendues compte du manterrupting au sein de leurs  réunions,  les conseillères de Barack Obama ont développé la technique de « l’amplification ». Elle consiste à appuyer les opinions de leurs consoeurs en insistant bien sur l’origine de l’idée afin que leurs propos ne soient pas repris par leurs collègues masculins. Jessica Bennett est allée jusqu’à publier un « guide de survie » intitulé Feminist Fight Club dans lequel elle fait part de son expérience personnelle et donne des conseils aux femmes afin de d’affronter les milieux hostiles et sexistes qui les entourent en luttant contre l’oppression machiste et patriarcale.

En un mot , je dirai que le manterrupting est un phénomène sociétal subi par la majorité des femmes. Encore peu médiatisé, il serait peut-être temps de s’y intéresser sérieusement et d’y sensibiliser les foules. Sans quoi, le monde risquerait de passer à côté de brillantes idées que des femmes n’auront pas pu s’exprimer par peur d’être interrompues.

Djéné Diané

Sources

Image  mise en avant par Chloé Poizat

CNTRL

Violaine Morin – En entreprise, « une femme qui parle est bavarde, un homme qui parle est un leader » – Le Monde

Jessica Bennett – How Not to Be ‘Manterrupted’ in Meetings – Time

Lucile Quillet – Dans l’entreprise les femmes se font tout le temps couper la parole – Madame Figaro

Victoria L. Brescoll – Who Takes the Floor and Why: Gender, Power, and Volubility in Organizations – Harvard Kennedy School

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