Je suis Gros.se et alors ?

« Il y a être grosse socialement et être gros médicalement. Socialement on {devient} grosse plus rapidement, il suffit de dépasser la taille 40 pour qu’une femme {soit} traitée de grosse » Gabrielle Deydier

Dans un monde régi par le racisme, le sexisme, l’islamophobie, l’homophobie et j’en passe, il y a aussi, à mon grand désespoir, la grossophobie. Il y a quelques temps, ma soeur m’a demandé si je trouvais les mannequins « utiles ». Je pense qu’iels pourraient l’être s’iels tendaient à représenter et à incarner la société dans son ensemble, c’est-à-dire une communauté constituée de personnes différentes et donc de beautés différentes. Au lieu de normaliser les différences, le secteur de la mode tend à faire culpabiliser les personnes de manière plus ou moins consciente en participant à la mise en place de certaines normes de beauté que chaque individu.e est contraint d’adopter afin d’être considéré.e comme conventionnellement « normal ».

Qu’est-ce que la grossophobie et comment s’incarne-t-elle dans nos sociétés ?

Il convient tout d’abord de faire une petite mise au point : qualifier une personne de grosse, ce n’est pas de la grossophobie. Si ce terme a toujours été considéré comme péjoratif, selon Gabrielle Deydier, auteure du livre On ne naît pas grosse, les personnes concernées doivent se réapproprier ce terme, car il s’agit d’une description factuelle et non d’une insulte.

Le terme « grossophobie » est un néologisme qui caractérise l’ensemble des comportements haineux et hostiles à l’encontre des personnes grosses, en surpoids ou obèses. Ces personnes sont discriminées sur leur apparence et donc ostracisées de la sphère publique.

Si au XIXème siècle être « bien en chair » était synonyme d’opulence et de richesse, et bien sachez que cette époque est révolue. En effet, nous vivons actuellement dans une société régie par une dictature de l’image qui nous impose des manières de manger, se comporter, s’habiller : de « vivre », tout simplement. Les injonctions sur la beauté promue par les médias et les marques poussent de plus en plus les gens à la détestation de soi et à la remise en question permanente de leur corps. La démocratisation des réseaux sociaux régis par une omniprésence de l’apparence n’a fait que légitimer cette société du paraître dans laquelle chacun.e, en quête de reconnaissance, s’exhibe constamment dans l’espoir de récolter quelques likes, et ainsi être célébré.e  et reconnu.e  par ses pairs.

L’un des critères de beauté le plus présent dans notre société est celui de la minceur, auquel nous vouons un réel culte. Outre les critères esthétiques, être mince est gage de bonne santé, de réussite sociale, de contrôle et d’entretien de soi ainsi que de dynamisme.

Dans un entretien accordé au journal Libération , Jean-François Amadieu, sociologue français et auteur de l’ouvrage la Société du paraître, les beaux, les jeunes… et les autres, déclare que : « Ces stéréotypes de la beauté idéale apparaissent dès l’enfance. Lorsque l’on montre des images d’enfants minces, de poids moyens ou gros à des petites filles de 3 ans, elles ont une perception très négative des gros – stupides, peu amicaux, laids, ordinaires, peu soignés… – alors qu’elles valorisent les minces – sympas, intelligents, calmes. (…) Quand on fait jouer des filles de 3 à 5 ans avec des poupées, minces, de moyennes corpulences ou bien rondes, le résultat est sans appel : la poupée grosse est affublée de tous les défauts. Les gros, dans nos mentalités, ne correspondent pas au culte de la bonne santé et de la performance. »

Ainsi, l’impact de la grossophobie chez les femmes est d’autant plus important dans la mesure où dans cette société patriarcale, la beauté est la valeur principale d’une femme. Elles sont continuellement objectivées, rabaissées et surtout rappelées par la société à leur corps qui doit être conventionnellement parfait. Ainsi, leur rôle, leur essence même est de plaire. Cette aliénation est particulièrement véhiculée par la presse dite « féminine » dans laquelle la minceur et la beauté sont directement associées à la séduction. On ne compte plus les articles donnant des astuces sur comment « regagner une taille de guêpe », « mincir sans faire de sport », « maigrir vite et bien » afin de réaliser son « bikini body challenge » à l’approche de l’été. D’ailleurs, il semblerait  que 80% des chirurgies bariatriques soient pratiquées sur des femmes. Ces interventions visent à modifier le système digestif afin de réduire la quantité d’aliments possibles à absorber (gastrectomie) ou de diminuer l’absorption des aliments ingérés au cours de leur passage dans le tube digestif (by-pass). La journaliste et essayiste Mona Chollet dénonce d’ailleurs dans son essai Beauté fatale cette idéologie du corps parfait qui conditionne les femmes dans un cadre superficiel, les enferme dans un état de subordination permanente et les empêche de s’émanciper et d’exister pour elles-mêmes.

Malheureusement, bon nombre de marques de vêtements participent à ancrer ces discriminations à l’égard des personnes grosses dans nos sociétés. La mode joue un rôle majeur dans ce culte voué à la minceur dans la mesure où il existe encore très peu de marques pour les personnes grosses. Certaines enseignes vont jusqu’à délibérément bannir les grandes tailles de leurs rayons. C’est le cas de la marque Abercrombie & Fitch dont l’ancien PDG Mike Jeffries refusait de commercialiser des vêtements au-delà de la taille 40. Pour cause, il avait affirmé ne pas vouloir de gros.ses dans son magasin. « Nous embauchons dans nos magasins des personnes qui ont une belle apparence, car les beaux attirent les beaux, et nous voulons vendre à des clients cools et beaux. »

En réaction à ces critiques virulentes et discriminantes, des détournements des pubs de la marque avec le slogan « Attractive & Fat » (séduisant.e et gros.se ) font leur apparition sur internet.

Les personnes grosses, en surpoids et obèses ne sont pas seulement discriminées dans le secteur de la mode : elles connaissent un réel rejet de la société. Lors d’une étude sur la perception des discriminations à l’embauche, réalisée par le Défenseur des droits et l’Organisation internationale du travail, 45% des personnes sondées ont jugé normal de discriminer une personne à l’emploi du fait de sa corpulence. De plus, cette étude a aussi démontré que les hommes étaient plus nombreux à estimer qu’il est acceptable de discriminer une personne du fait de son poids. Mais pourquoi ? Selon Gilles Boëtsch, anthropologue, directeur d’études au CNRS, dans l’imaginaire collectif « L’obèse renvoie au gras, au gros et au lourd. Il est construit socialement sur le principe de la mollesse, du laisser-aller, du non-contrôle de soi. Il est marginal non seulement d’un point de vue médical par les pathologies qui le frappent, mais aussi par l’écart à la norme qu’il signifie dans une société fondée sur l’apparence et la performance » Pour couronner le tout, les femmes obèses et en surpoids seraient bien plus discriminées que les hommes de même poids. En France être une femme grosse signifie avoir 8 fois moins de chance d’être employée qu’une femme qui ne l’est pas. Pour un homme gros, cela signifie 3 fois moins de chance d’obtenir un emploi.

Le secteur médical n’est pas non plus épargné par la grossophobie. Il semblerait que certain.e.s professionnel.le.s de santé soient incapables de prendre soin des patient.e.s gros.ses ou obèses avec humanité. Plusieurs témoignages relatent le même procédé : les patient.e.s en surpoids se rendent chez un.e praticien.ne pour un problème précis n’ayant rien à voir avec leur poids  (bronchite, dépression, angine, contraception…) et lea praticien.ne estime avoir le droit de faire culpabiliser et d’humilier lea patient.e en tenant des propos outrageux à l’encontre de ce.tte dernier.e tels que : « Vu votre poids vous devriez vous estimer heureuse d’avoir encore vos règles. Et si vous envisagez d’avoir des enfants il va falloir perdre tout ça ! » Les témoignant.e.s déclarent sortir de ces cabinets avec de vives recommandations pour perdre du poids, voire avec les coordonnées d’un.e nutritionniste ou d’un.e spécialiste de la chirurgie bariatrique sans n’avoir rien demandé. Le problème a pris une telle ampleur que le collectif Gras Politique qui lutte contre les discriminations faites aux personnes grosses, en surpoids et obèses a dû recenser une liste de praticien.ne.s jugés « non safe » suite à des maltraitantes grossophobes.

Ces deux exemples de discriminations faites aux personnes grosses dans le milieu du travail ainsi que dans le milieu médical ne représentent qu’une infime part de ce que ces personnes vivent quotidiennement. En effet, les personnes en surpoids sont constamment raillées par la société qui juge normal et drôle de faire des blagues grossophobes. Invitée sur le plateau de Quotidien en décembre dernier, Gabrielle Deydier, figure de la lutte contre la grossophobie en France, déclare en ouverture de l’entretien avec Yann Barthès qu’à chaque apparition médiatique ayant pour but de dénoncer la grossophobie, certain.e.s internautes l’accusent de faire l’apologie de l’obésité. En effet, certaines personnes considèrent que les gros.ses méritent de l’être et qu’iels n’ont pas le droit de s’en plaindre, alors on leur confisque la parole. « Les gens n’ont pas de filtres quand ils s’adressent aux personnes grosses » affirme Gabrielle Deydier. Fréquemment qualifiée « d‘aberration de la nature » elle poursuit en racontant que lors de randonnées au lycée, les professeur.e.s la discriminaient en l’accusant de prendre « la place de quelqu’un de valide. » et que l’infirmière l’avait une fois convoquée pour lui demander si elle se « nettoyait bien les bourrelets ».

Ainsi ces exemples nous montrent que les personnes grosses sont déshumanisées, à tel point que la société en vient à légitimer le fait de leur ordonner comment vivre. En réponse à la grossophobie et aux autres discriminations faites aux minorités visibles, le mouvement body-positive se fait de plus en plus voir et entendre, mais est-il réellement inclusif ?

Célébrons nos beautés dans leurs singularités

Le mouvement body-positive est créé aux Etats-Unis en 1996 par Connie Sobczak et Elizabeth Scott. Cette initiative novatrice prône l’amour et l’estime de soi, questionne les normes de beauté établies par la société (entre autres : la minceur et la blancheur) et lutte pour la célébration de tous les corps.  Malheureusement, « le mouvement body-positive, en devenant mainstream, s’est réaligné sur les critères de beauté construits notamment à l’attention des hommes » déclare l’auteure afro-féministe Kiyémis pour Buzzfeed. Il est vrai que #bodypositive tend à mettre en avant des corps qui correspondent aux normes de beauté en vigueur. Ce sont d’ailleurs ces posts qui sont le plus likés sur les réseaux sociaux.

Ainsi, l’initiative body-positive a perdu tout au long des décennies son objectif, à savoir représenter des corps différents afin de faire évoluer le regard et encourager l’estime de soi. C’est pourquoi certain.e.s se tournent vers le mouvement fat-activism, né aux Etats-Unis dans les années 1960, qui dénonce la grossophobie dans la société et affirme que les personnes grosses ont le droit au respect comme tout le monde. Cette initiative fait de l’amour de soi un outil permettant de dénoncer et de critiquer toutes les structures et industries oppressives et discriminantes présentes dans nos sociétés. On montre des corps gros et on célèbre leur beauté.

De plus en plus d’initiatives en faveur de l’inclusion des personnes grosses voient le jour. C’est le cas du collectif Gras Politique qui vise à politiser le combat contre la grossophobie et à donner un espace de parole aux personnes qui en souffrent au quotidien. L’une de ses premières actions a été la mise en place de cours de « Yogras ». Il s’agit de cours de yoga réservés aux femmes voulant pratiquer une activité en communauté dans un cadre bienveillant, décontracté et respectueux. Les séances sont ouvertes à toutes les morphologies et les prix sont fixés en fonction des moyens financiers de chacune. Les positions enseignées sont adaptées selon la morphologie des participantes afin que chaque femme puisse se sentir inclue et non pas discriminée.

Si de plus en plus de célébrités grosses, telles que Gabourey Sidibé de la série Precious ou Léna Dunham de la série Girls se mobilisent pour dénoncer le « Fat shaming » et encourager les femmes à s’aimer et s’accepter telles qu’elles sont, l’évolution des mentalités sur les personnes grosses ne se fera pas du jour au lendemain. Néanmoins, nous devons accueillir avec joie et fierté les initiatives entreprises ces dernières années et continuer à lutter contre la grossophobie ainsi que toute autre forme de discrimination, afin que les futures générations grandissent dans une société respectueuse avec des modèles qui les représentent et qui leur permettent de se sentir incluses.

Djéné DIANÉ

SITOGRAPHIE

Crédits images  :

Image de couverture : https://www.yesmagazine.org/people-power/unapologetically-fat-a-challenge-to-how-we-see-womens-bodies-20171030

Image 1 : https://www.fourchette-et-bikini.fr/maigrir-par-zone/comment-avoir-une-taille-fine-28791.html

Image 2 : https://edition.cnn.com/2013/05/23/living/abercrombie-attractive-and-fat/index.html

Image 3 & 4 : https://graspolitique.wordpress.com/liste-non-safe/

Image 5 : https://www.instagram.com/explore/tags/bodypositive/

SOURCES

https://soundcloud.com/nouvelles-ecoutes/2-a-corps-ouverts

https://next.liberation.fr/vous/2016/09/21/les-gros-ne-correspondent-pas-au-culte-de-la-performance_1505420

https://information.tv5monde.com/terriennes/grossophobie-cette-discrimination-meconnue-qui-touche-les-personnes-grosses-209264

https://lejournal.cnrs.fr/articles/le-diktat-des-apparences

https://next.liberation.fr/vous/2016/09/21/les-gros-ne-correspondent-pas-au-culte-de-la-performance_1505420

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/553492-beaute-fatale-de-mona-chollet-et-si-je-ne-comprenais-rien-au-feminisme.html

https://www.huffingtonpost.fr/2013/10/23/obsession-regimes-pourquoi-francaises-obsedees-minceur_n_4147708.html

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/12/15/quatre-chiffres-pour-comprendre-l-ampleur-de-la-grossophobie_5230050_4355770.html

http://sante.lefigaro.fr/article/obesite-le-suivi-est-crucial-apres-une-chirurgie-bariatrique/

http://www.slate.fr/story/159499/medecine-grossophobie-medicale-obesite-patients-education-therapeutique

https://www.tf1.fr/tmc/quotidien-avec-yann-barthes/videos/invite-gabrielle-deydier-combat-face-a-grossophobie.html

https://www.buzzfeed.com/kiyemis/comment-je-me-suis-eloignee-du-mouvement-body-positive

https://next.liberation.fr/vous/2017/02/05/body-positive-quand-l-amour-propre-prend-corps_1546478

http://cheekmagazine.fr/societe/gras-politique-grossophobie/

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