La Passe-Miroir : un autre reflet de l’héroïsme

La Passe-Miroir et moi, c’est une petite histoire d’amour, un genre de coup de foudre comme on n’en rencontre plus dans les librairies. Par un chaud jour d’été 2017, je me balade tranquillement dans les rayons, et tombe par hasard sur ce petit bouquin à la couverture faite au crayon, son air pittoresque attire mon regard, et je me souviens avoir vu Lemon June, une de mes booktubeuses préférées, en parler. Le gros post-it “coup de coeur de la librairie” et mes trois semaines à venir au fin fond de la Bretagne finissent de me convaincre : j’achète.

Alors pourquoi ce déferlement d’amour ? Tout d’abord parce que du haut de mes vingt et quelques années et en tant que grande lectrice, des bouquins de fantasy pour jeunes adultes, j’en ai lu à la pelle, et que ces dernières années, j’ai de moins en moins été séduite. La maturité disent certain.e.s, “il est temps que tu lises tes classiques” dit ma grand-mère (c’est faux, j’ai une adorable grand-mère), l’overdose me dit ma libraire.

Et pourtant, parmi les innombrables trames de romans qui se ressemblent, les personnages stéréotypés et les histoires d’amour pour pré-ados qui avec les années ne me font plus frétiller les hormones, j’ai trouvé une perle. Cycle de romans prévu en quatre tomes (si peu…), dont seulement trois sont pour le moment publiés, et écrit par Christelle Dabos, autrice de talent dont c’est la première publication, La Passe-Miroir dépeint l’histoire d’Ophélie, jeune fille frêle et courageuse aux dons particuliers, amenée à vivre des aventures passionnantes dans un monde surprenant et peuplé de merveilles.

Alors c’est bien beau, on nous parle d’un roman pour ado, mais moi je suis venu.e sur Fais Pas Genre pour lire de l’engagé, vous entends-je marmonner d’ici. Calme toi Denis.e, ça arrive justement : en effet, La Passe-Miroir n’est pas une saga comme les autres, car elle nous propose une réelle réflexion sur les caractéristiques de l’héroïsme et sur notre propre société. Chope ta plus belle écharpe, tes meilleures lunettes, enfile tes gants (j’ai pas très envie que tu découvres ce que j’ai fait hier soir tard dans mon lit, les vrai.e.s savent) et plonge avec moi dans un miroir amélioré de notre réalité.

 

Christelle Dabos pour Lecture Jeunesse

Tout d’abord, si l’intrigue de La Passe-Miroir est centrée autour du mariage arrangé entre Ophélie et Thorn, deux personnages venant de deux mondes différents, les trois premiers tomes ne sont pas des romances mais bien des livres politiques, critiques, stratégiques à l’univers très poussé. La saga aborde de nombreux thèmes dont les rapports genrés, mais aussi les rapports de classe ou bien la religion, et ce dans un univers riche. En effet, à la suite de l’explosion ancestrale d’un monde unique, l’espèce humaine (enfin, on suppose que les personnages sont humains, même si dotés de pouvoirs) s’est développée sur des territoires suspendus – appelés Arches – reliés entre eux par voies aériennes. On découvre donc des personnages aux modèles religieux, aux couleurs de peau, aux coutumes, aux rapports sociaux différents. Pas de rapports coloniaux ou de supériorité d’une Arche sur l’autre, ni de la part de l’autrice, les différences culturelles sont intégrées et normalisées.

Deuxièmement, alors que dans les romans young adult (et dans la littérature en général, mais cela a plus d’impact sur les publics jeunes), le physique du héros ou de l’héroïne est toujours primordial, ici ce n’est pas le cas. J’ai un exemple très concret : Eleonore dans la saga Phobos. Cheveux indisciplinés, taches de rousseurs, le physique de la jeune fille est, de son point de vue, déplaisant. Cependant elle arrive tout de même à signer avec une grande marque de luxe devenant son sponsor… Et le plus beau gars de la saga tombe, bien évidemment, amoureux d’elle au premier regard… La maison ne signerait pas un laideron n’est-ce pas ? Bref… Mettons ce petit coup de gueule de côté et revenons à La Passe-Miroir : Ophélie, l’héroïne, est décrite comme ayant un physique banal, très fragile, grosses lunettes rondes et corps chétif. Et elle le reste ! Elle ne se transforme pas tout à coup en déesse, aux yeux d’un homme lui aussi beau comme un dieu (qui lui non plus n’existe pas dans ces bouquins, mais j’y reviendrai plus tard). Si de nombreux dessins de fans essayent de reproduire fidèlement son portrait, la faisant ressembler à une petite souris avec des cheveux bruns indomptables, d’autres ont du mal à s’éloigner du physique stéréotypé de l’héroïne, la dépeignant avec des lèvres charnues alors que ce n’est pas ce qui est écrit. Christelle Dabos nous fait du bien en nous offrant une héroïne qui ne correspond pas aux critères de beauté traditionnels, gauche comme pas possible, et pourtant qui accepte son corps comme il est, et qui ne souffre pas d’être vue comme laide par le reste des personnages. Elle est comme elle est, parfaite dans son imperfection. Son statut dépasse la seule beauté que de nombreuses héroïnes ou personnages féminins ont : elle est rebelle, indépendante, grande lectrice, et ne veut pas se marier, mais l’accepte dans l’intérêt de sa famille.

Holly Bell sur DevianArt

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De même le personnage de Thorn, le futur époux d’Ophélie, ne correspond pas aux caractéristiques du héros (si vous voulez découvrir le caractère de ce personnage en lisant, sautez le paragraphe qui suit). Dans les romans young adult classiques, l’héroïne tombe amoureuse du beau mec ténébreux qui ne lui résiste pas. Nous avons donc le même schéma que pour les physiques féminins : le beau mec a la belle fille, le “moche” est relégué en meilleur ami (je te vois Mortal Instruments !). Eh bah j’en ai marre et La Passe-Miroir vient me réconforter : le personnage de Thorn est tout ce qu’il y a de plus détestable et n’a absolument rien pour plaire. Il est immense, très maigre, a une tête bardée de cicatrices et a toujours un regard taciturne voir hautain, un passé sombre (du genre j’ai tué des gens, pas ton genre de passé sombre à avoir chanté La Boulette hein). Cependant, la magie de l’autrice fait que l’on va malgré tout s’attacher à ce personnage hors du commun. Mais ce ne sera pas grâce à son physique mais bien pour son esprit torturé et sa relation avec Ophélie.

Troisièmement, si on note positivement qu’un nombre croissant de femmes font leur entrée dans les romans d’heroic fantasy, ou bien en tant qu’héroïnes jeunesses, elles sont souvent stéréotypées (comme expliqué plus haut) : soit elles sont destinées à attirer un public féminin et à satisfaire les fantasmes masculins hétérosexuels, soit elles bravent les comportements attendus des personnages féminins tout en dépréciant ces derniers. La Passe-Miroir nous propose une héroïne qui n’a pas besoin d’être virile ou masculine pour vivre des aventures. Elle est héroïque dans sa fragilité et reconnue comme telle. Ophélie est un personnage en soi peu genré : elle est fragile physiquement, intelligente, courageuse, responsable… des caractéristiques que l’on retrouve chez la plupart des jeunes adolescent.e.s, faisant d’elle un personnage auquel il est facile de s’identifier, fille, garçon, ou autre, valorisant l’idée de l’existence d’un héroïsme qui n’est pas réservé qu’aux surhumain.e.s.

De plus, à l’exception de Thorn et Archibald, la saga dépeint principalement des personnages féminins intéressants et poussés, aux personnalités fortes et variées, allant de garces amatrices de torture aux beautés diplomates, en passant par des mécaniciennes. Les rôles sont inversés, les personnages masculins s’effacent au profit de figures féminines fortes et indépendantes. Ce point est présent dès les premières lignes du premier tome : l’Arche dont provient Ophélie fonctionne selon un système matriarcal, et c’était vraiment la première fois que je voyais ça dans un livre ou bien un contenu culturel destiné à la jeunesse ! Ainsi, le père d’Ophélie ne peut pas en placer une à cause de la personnalité très encombrante de sa mère, mais Ophélie est assez critique de ce manque d’homogénéité dans le couple : si les rôles sont inversés, cette configuration n’est pas non plus valorisée.

Finalement, il est possible de faire des bouquins pour tou.te.s, défiants les stéréotypes, sans qu’ils soient forcément militants, et en étant tout à fait passionnants. Est-ce que le fait que Christelle Dabos soit une femme a un rapport avec ça ? Hmmm, who knows ?

En tous cas, voilà une liste non exhaustive expliquant pourquoi vous ne pourrez pas lâcher La Passe-Miroir, de la première à la dernière page. Pour ma part (Élodie, parce que Nina a déjà lu le Tome 3), j’attend avec graaaaande impatience le troisième tome, qui, j’en suis sûre, sera tout aussi grandiose que les deux premiers.

Eh bien vous savez quoi ? J’en aurais presque envie de côtoyer moult enfants pour leur faire lire ces livres. Si ça c’est pas une preuve que je suis amoureuse.

Elodie Bourgoin & Nina Dabboussi

Sources

Le Passe-miroir – site officiel

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