Le XXIème siècle ou le paradoxe du talon

Quelle est la chaussure de la féminité ? Posez-vous la question. Chacun.e répondra que c’est le talon. Mais pourquoi la féminité est-elle donc devenue synonyme de contrainte, pourquoi s’est-elle construite en opposition avec le naturel ? Les femmes ne sont pas féminines par nature. Pour l’être il faut être une version approfondie de La Femme, une version optimisée. La société a toujours été contraignante pour les femmes, en leur imposant des carcans vestimentaires qui petit à petit ont permis de faire accepter que les caractéristiques féminines devaient être accentuées et modifiées pour atteindre ce Saint Graal qu’est la féminité.

Ainsi, il faut avoir la taille plus fine avec les corsets, les jambes moins poilues avec l’épilation, les cils plus longs avec le mascara, les seins plus haut avec les soutiens gorges (quasiment tous push-up de nos jours, peu importe la taille), les fesses plus bombées avec des jeans qui les rehaussent et enfin les jambes affinées et plus grandes grâce aux talons. On ne naît pas femme, on s’habille femme, encore au XXIè siècle. Le talon n’est donc que la partie visible de l’iceberg. Seulement, tous ces accessoires donnent une image déformée du corps des femmes. Ce dernier n’est plus pluriel mais adopte une forme unique, une sorte de modèle à suivre, construisant un mythe de la beauté unique, créateur de complexes et de mal-être. Le naturel devient synonyme de négligé. On modifie donc le corps des femmes et on fait accepter à tou.te.s qu’un corps à plat n’est pas normal, le confort est vulgaire, la hauteur est élégance et raffinement. Depuis la chute du jardin d’Eden, La Femme est définie par l’artifice qui s’oppose au naturel. En effet, alors que la virilité masculine est représentée par l’homme au plus proche de la terre et des racines, la féminité est symbolisée par tout ce qui l’oppose à la nature. Eternelle pécheresse, source de fantasmes et corrompue, elle est la tentatrice et son corps devient l’emblème du péché de chair. En plus de modifier le corps des femmes, ces différentes contraintes vont l’hyper-sexualiser.

Au-delà de l’aspect physique, le carcan social s’impose aussi dans l’attitude que doit adopter une femme. Pour être féminine physiquement comme dans son comportement, il faut prendre de la hauteur. Une femme féminine est raffinée, elle n’est donc pas naturelle non plus dans son attitude. La finesse doit être son maitre mot, son rire ne doit pas être trop fort, sa voix se doit d’être douce, ses gestes doivent être mesurés et délicats. Sa gestuelle doit-être à l’image du bruit des escarpins sur le sol, légère et qui obnubile, véritable source de fantasmes.

Le caractère aussi est conditionné, et c’est là où le talon devient un paradoxe total. Contrairement à lui, la féminité se doit d’être souple, arrangeante, douce. Alors que cette chaussure s’affiche comme l’archétype de la féminité elle n’est absolument pas en adéquation avec le caractère stéréotypé de la femme, elle en est même à l’opposé. Bien qu’étant la chaussure féminine par excellence, dans l’esprit de tou.te.s, le talon ne leur appartient pas. Il n’est donc pas l’objet de la femme mais celui de la société. Il devient le reflet de l’oppression des femmes.

A aucun moment ce type de chaussure n’est à condamner en tant que tel, car libre à chacun.e de vouloir en porter ou non. Ce qui est à bannir c’est l’obligation du talon et la connotation qu’il a. Le talon n’est pas à vivre automatiquement comme une contrainte et il peut même être un objet de libération. En effet cette chaussure peut aussi être vue comme un emblème du pouvoir féminin et est dorénavant l’apparat de la working-girl. Le talon peut ainsi donner de l’assurance et être vécu comme une affirmation de sa féminité et de son pouvoir, chez certaines femmes trans par exemple. La seule chose à garder à l’esprit est qu’il ne doit pas être imposé et qu’une femme a le droit de se sentir féminine aussi bien à plat qu’en talon. Il n’est évidemment pas pertinent de stigmatiser le talon et d’en faire quelque chose de contraire au féminisme, la chaussure en tant que tel ne pose pas de problème car ce n’est « qu’un habit ». Il faut donc aller au-delà de la question du talon et interroger la mentalité qui pousse à porter ces chaussures. Si le choix est libre alors le talon est libre, en revanche si le contexte impose le talon, comme au festival de Cannes en 2015 notamment, où cette règle avait fait scandale, il faut dans ce cas le remettre en question car il devient une oppression. L’oppression due à un idéal de féminité est vécue par toutes les femmes, qu’elles soient cisgenres ou transgenres. La critique faite de ne pas être assez féminine est violente pour toutes et charrie avec elle une multitude de préjugés, de stéréotypes et de carcans qu’il serait grand temps d’abolir.

Les femmes doivent se réaproprier l’image de leur corps et rompre avec la tradition de la féminité mise en scène pour tendre vers une féminité aux multiples facettes où le talon côtoie la ballerine et la basket. Parce que le féminisme doit partir du plus bas pour aller vers le plus haut, il est temps de libérer les pieds pour amener une libération des esprits.

Camille Lextray

Sources :

Festival de Cannes : polémique autour des talons hauts obligatoires sur le tapis rouge – Huffington Post

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