Nous défendons une liberté de dénoncer

Le 9 janvier dernier, une tribune défendant “une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle”, soutenue par un collectif de 100 femmes, est parue dans le journal le Monde. Si vous n’avez pas eu l’occasion de lire cette merveille (non), c’est juste ici.

Parmi les signataires, quelques figures de proue de la culture française, comme Catherine Deneuve ou Brigitte Lahaie, et quelques icônes du féminisme (non) comme Elisabeth Lévy ou Sophie de Menthon. Par soucis d’efficience, nous avons pris le parti de nous concentrer uniquement sur le texte en tant que tel et non sur les déclarations effectuées a posteriori par certaines signataires, qui elles aussi méritent (malheureusement) un article. De plus, comme les autrices de cette tribune n’évoquent que le cas des femmes qui ont subi et/ou dénoncé, nous ne parlerons que des situations vécues par des femmes, et non de celles d’hommes victimes de harcèlement ou d’agressions, qui ont parfois témoigné également.

Deneuve est un symbole de “l’élégance à la française”. Mais le texte qu’elle a signé n’est pas une oeuvre culturelle remarquable. Si bon nombre de personnes adhèrent à cette tribune, elle a également été vivement critiquée, en particulier par des féministes, car elle dresse quasiment l’inventaire complet des confusions et des approximations qui sont faites lorsqu’on parle de féminisme, de harcèlement ou de drague aujourd’hui.

Comme vous aimez bien les listes (et que moi aussi), en voici une, non exhaustive, de ce qui est problématique dans cette fameuse tribune.

1 – La confusion drague/harcèlement

On sent transparaître tout au long du texte une certaine confusion entre la drague et le harcèlement. Les utilisateur.ice.s de #MeToo ou #BalanceTonPorc dénoncent, dans l’immense majorité des cas (je vous vois venir avec vos “non, mais en général c’est rien blablabla..” Non ! C’est dans l’immense majorité des cas.) des situations de harcèlement ou d’agression sexuelle. Alors drague, harcèlement, agression, comment s’y retrouver ? La notion clé est celle de consentement. La drague maladroite, tant qu’elle est faite dans le respect d’autrui (et donc de son éventuel refus) n’est pas du harcèlement et n’est d’ailleurs pas ce qui est dénoncé par les féministes, contrairement à ce qui est énoncé dans ce texte. Une agression sexuelle est définie par agressionsexuelle.gouv.qc.ca comme “un geste à caractère sexuel, avec ou sans contact physique, commis par un individu sans le consentement de la personne visée”. Une fois encore, c’est la notion de consentement qui prime et qui définit la nature d’une action. Le site Paye ta shnek a réalisé un tableau qui synthétise tout cela :

2 – La minimisation des situations d’agression ou de harcèlement

Cette tribune contribue à culpabiliser les femmes qui ont osé dénoncer des situations anormales dans leur vie quotidienne, et cela en utilisant deux arguments qui seront sûrement familiers aux détracteur.rice.s du féminisme : la minimisation des faits et la culpabilisation des victimes. Si l’on en croit les autrices, les initiatives comme #MeToo ou #BalanceTonPorc contribuent à donner aux femmes “un statut d’éternelles victimes”. Ainsi, d’après ce texte, ce ne serait pas une agression ou une situation de harcèlement qui ferait d’une femme une victime, mais le fait d’oser la dénoncer. Plus inquiétant encore, pour ne pas passer pour une victime, la solution est d’arrêter de se plaindre pour pas grand chose. Cette minimisation de situations graves nuit au féminisme car elle contribue à ce que la société ferme les yeux dessus, puisque même ces femmes connues ont dit que ce n’est pas assez important pour être débattu en place publique. Il est également fait mention d’hommes contraints de démissionner pour des gestes déplacés ou des propositions indécentes, comme si la sanction pour ces agresseurs ou harceleurs était tout à fait disproportionnée par rapport à ce qu’ils avaient commis.

3 – La culpabilisation des victimes

La culpabilisation est vicieuse également, en cela qu’elle fait douter celles qui auraient voulu dénoncer, ou qui l’ont fait. Elle consiste par exemple à mettre l’accent sur tout ce que l’agresseur ou le harceleur a à perdre de cette dénonciation, à faire en sorte que la victime ait de l’empathie pour lui. Cette tribune invite avec beaucoup d’insolence à penser à la carrière des hommes qui ont eu des comportements inappropriés ou paroles déplacées, et à penser un frotteur du métro comme “l’expression d’une grande misère sexuelle, voire comme un non-évènement”. Cela a pour conséquence de rendre encore plus difficile la prise de parole pour les victimes, qui sont poussées au doute, non pas pour se protéger elles-mêmes, mais pour ne pas trop nuire à l’agresseur ou au harceleur. C’est vraiment une avancée pour l’égalité femme-homme (non).

4 – La caricature du féminisme

Enfin, cette tribune est médisante car elle prête au féminisme des valeurs qui ne sont pas les siennes. Cette tribune est médisante car elle veut faire passer le féminisme, ou au moins “un féminisme”, comme un mouvement de haine envers les hommes alors qu’il s’agit d’atteindre l’égalité. Cette tribune est médisante car elle sous-entend que le féminisme prône la protection des femmes en tant que choses fragiles, alors que le but est de faire cesser les discriminations systémiques pour que les femmes puissent enfin s’affirmer pleinement et sans crainte. Cette tribune est médisante car elle tourne au ridicule la notion de consentement avant un rapport (oui bientôt il faudra une appli qui liste ce qu’on est d’accord de faire lol) alors que chaque année en France on estime à 84 000 le nombre de viols commis (1 sur 10 fera l’objet d’une plainte (1 plainte sur 10 aboutira à une condamnation)). N’hésitez pas à aller faire un tour ici si vous souhaitez en savoir plus.

Peut-être cette tribune est-elle le symbole d’une déconnexion de la réalité de la part de ses autrices, peut-être est-ce juste la vision de femmes qui ferment le yeux. Le moment semble opportun de citer Simone de Beauvoir qui écrivait en 1986 dans l’introduction du premier tome du Deuxième sexe “Les femmes ne sont pas solidaires en tant que sexe : elles sont d’abord liées à leur classe […]. Bourgeoises, elles sont solidaires des bourgeois et non des femmes prolétaires ; blanches des hommes blancs et non des femmes noires».

Petite précision avant de nous quitter, la tribune est critiquable, mais les réflexions sur la sexualité des signataires, les attaques personnelles ainsi que les messages d’insulte (tournant parfois au harcèlement) qu’elles ont pu recevoir sur les réseaux sociaux sont évidemment condamnables et doivent être pointés du doigt aussi. Ils ne font en aucun cas avancer le débat, et ne mettent pas les autrices face à leurs contradictions, ce qui leur permettrait, on l’espère, de prendre recul et de décider de ne plus polluer l’espace médiatique de la sorte.

Nathan Leroy

 

Sources :

Image mise en avant tirée de Elle

La tribune dans Le Monde

Le site d’aide et d’information sur les agressions sexuelles au Québec

L’association et projet militant Polyvalence

Les éclaircissements de Paye ta shnek concernant la différence entre drague et harcèlement

Le site gouvernemental pour la lutte contre les violences faites aux femmes

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