« Ouvrir la voix » d’Amandine Gay, des maux aux mots

 La salle du cinéma L’Ecran de Saint Denis est pleine à craquer et le public est bien différent de celui que l’on croise dans le reste des cinémas de Paris : la majorité est noire, composé de femmes et tous les âges sont confondus. Le constat selon lequel les personnes racisées vont moins au cinéma est aujourd’hui contredit : peut-être attendent-elles simplement un film qui les concerne et les représente pour se déplacer ?


Ce film c’est
Ouvrir la voix, le premier long métrage d’Amandine Gay, réalisatrice afro féministe, activiste et pansexuelle (le fait que mon correcteur automatique ne connaisse pas ce mot me confirme l’importance de le préciser). Elle entre dans la salle, demande le silence, précise que son film sera à chaque séance projeté en version sous-titrée afin que les personnes malentendantes ne soient pas obligées de se déplacer à des séances spécifiques, et ce n’est que la premier point positif de ce film dont le mot clef est : inclusivité.

Ouvrir la voix c’est 2h d’un enchaînement de plans serrés sur le visage d’une  vingtaine de femmes noires, françaises et belges, queer ou non, certaines étudiantes, d’autres mères, plus ou moins aisées et dont les métiers sont très divers. Ce qui les rassemble : une même expérience face au racisme et au sexisme qui découlent de la colonisation africaine et antillaise, et du patriarcat latent. Pas de musique, mais un rythme très travaillé d’intonations, de manières de parler, de rires, de pleurs et de silences pesants et lourds de sens. Et simplement leurs voix qui finissent par raconter des expériences collectives et apparaissent ainsi comme un seul et même témoignage : celui des femmes noires à qui la parole est bien trop peu donnée.

Elles y racontent comment elles ont appris qu’elles n’étaient pas blanches, confrontées à un racisme quotidien et sociétal qui dès le plus jeune âge les amène à cacher leurs cheveux, à penser à éclaircir leur peau, à s’excuser lorsqu’on les soupçonne de vol sans raison, à répondre à la célèbre question « tu viens d’où ? ». En bref, elles nous renvoient à ce que la société postcoloniale aimerait nous faire oublier : il existe un privilège d’être blanc.he. Le film se découpe ainsi intelligemment en deux parties : le racisme vécu dans les milieux blancs, et le racisme et sexisme internalisés par la communauté noire elle-même qui engendre une triple difficulté d’être femme, noire et lesbienne.

Sorti depuis le 11 octobre dans certaines salles françaises, le film a aujourd’hui été projeté dans 4 pays, et les retours sont très nombreux  et surtout très positifs. Mais alors, pourquoi a-t-il fallu attendre Ouvrir la voix quand l’on voit à quel point la communauté noire en France attend et soutient ce genre d’initiative ? « Aujourd’hui, non seulement la France n’est pas prête à nous faire une place mais, en plus, on nous défend de travailler sur des questions qui touchent à notre expérience » raconte Amandine Gay, exilée à Montréal, dans une interview pour le journal Le Monde. En effet, le film n’a reçu aucun financement public de la part du Centre National du Cinéma, et est entièrement financé grâce à un kickstarter qui a rassemblé plus de 17000 euros. 

Après des études à Sciences Po et au Conservatoire d’Art Dramatique du XVIème arrondissement de Paris, des propositions de rôles de jeunes femmes noires stéréotypés, c’est vers le documentaire et un sujet qui la touche personnellement que la réalisatrice choisit de se tourner. Il aura fallu 4 ans de travail bénévole afin de permettre la sortie d’Ouvrir la voix. Elle raconte son envie de sortir un film entièrement produit par des femmes noires, mais aussi comment sa volonté de ne pas faire travailler ses équipes gratuitement et la contrainte budgétaire rendent ce souhait impossible et l’amènent à s’appuyer sur son compagnon blanc et cis par exemple. On la retrouve ainsi à l’écriture et à la réalisation avec la création de Bras de Fer, sa propre boite de production dans la veine de la guerilla filmmaking.

A travers ce film, Amandine Gay voulait livrer un film exutoire pour toutes les personnes confrontées au racisme et au sexisme, et c’est tout à fait réussi. Rires, applaudissements, larmes, approbations plus ou moins discrètes, toutes les réactions qui émanent du public lors de la projection confirment bien à quel point ce film est une illustration de la réelle situation des principales concernées, et à quel point aussi il fait du bien. Ouvrir la voix est un témoignage englobant qui met des mots sur des ressentis individuels. Même s’il s’adresse aux femmes noires, il est aussi libérateur pour toutes les personnes et femmes racisées, et constitue une source d’apprentissage pour les personnes blanches.


Amandine Gay réussit à ne pas seulement produire un film puissant de sens et mettant en scène des modèles de femmes fortes qui ont réussi, mais elle nous livre aussi de belles images qui mettent en valeur les peaux noires peu représentées sur les écrans. D’ailleurs, alors que ce sont les contraintes techniques de lumières qui sont évoquées lorsque l’on demande pourquoi si peu de personnes noires sont représentées sur les écrans,
Ouvrir la Voix  prouve ici qu’on peut y arriver avec peu de moyens. Incompétence ou mauvaise volonté du milieu médiatique français ? On vous laisse juger.

Quant à Amandine Gay, elle frappe fort et nous donne envie de voir la suite. Avec Ouvrir la voix elle dégage assurément la piste à d’autres initiatives de la part de personnes racisées, de femmes en particulier, et pour cela aussi on la remercie.

Prochaine diffusion : Le 17 décembre à Bruxelles et le 21 décembre au cinéma  – Le Clef à Paris (75005).

Nina Dabboussi

Crédit photo : Ulysse DelDrago

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