Moi, Westwick et les autres

Un mardi matin comme un autre en ce mois de Novembre, une chaussure au pied pour partir au Celsa, l’autre cachée sous le lit et moi qui cherche à la rattraper tout en regardant les actualités du matin. Et tout en scrollant parmi les dizaines d’accusations suivant l’affaire Weinstein, l’une retient mon intention plus que les autres : Ed Westwick.

 

Comme tou.te.s les jeunes né.e.s entre 1995 et 2000, je n’ai peut-être pas vu tous les films de Polanski, mais j’ai regardé les six saisons de Gossip Girl et Ed Westwick, si tu ne t’en souviens plus (ou que tu n’assumes pas de t’en souvenir), c’était Chuck Bass. Il était beau, torturé, et il parlait toujours en murmurant à moitié (apparemment pour que son accent anglais ne ressorte pas), perso j’étais sous le charme. Alors quand j’ai vu apparaitre son nom dans le flot d’information autour de l’affaire Weinstein, j’ai réalisé après coup : Chuck Bass était un violeur.

Petit rappel : dès le premier épisode, il tente de violer consécutivement une jeune fille de quatorze ans et une de ses amies, puis par la suite, on s’aperçoit que sous couvert d’une relation « passionnelle », il est aussi violent avec sa petite amie. Quelques saisons plus tard, la jeune fille qui était sa première presque-victime couche avec lui, volontairement cette fois. Son autre presque-victime devient sa belle-sœur et meilleure amie, et vit dans la chambre voisine, tandis qu’il se marie avec la petite amie maltraitée. Voilà, Chuck Bass a bien son happy ever after : il est pardonné, parce que son papa n’était pas gentil avec lui, parce qu’il a bon fond et que, finalement, ses tentatives de viols et ses manipulations n’étaient pas si graves.

Malheureusement, cette série qui m’a accompagnée au collège n’était pas la seule à me montrer que ces comportements malsains et violents étaient normaux, que le viol se pardonnait vite. En réalité, la grande majorité du contenu qu’on a absorbé en se construisant, qui a formé notre identité, était problématique. Et aujourd’hui, je me retrouve brutalement tiraillée entre le contenu culturel et les acteur.ice.s qui ont bercé mon enfance et adolescence, et mon féminisne.

Or, cette invisibilisation et internalisation d’un contenu problématique n’est pas un phénomène nouveau.

Récemment, le Grand Palais a fait une exposition en rétrospective sur l’art de Gauguin, et un biopic Gauguin : Voyage en Tahiti est aussi sorti cette année. Ni l’une ni l’autre ne mentionne le fait avéré et connu que ses « muses » tahitiennes, en réalité, étaient deux enfants de treize ans, avec qui il entretenait une relation clairement abusive, dans laquelle il exerçait un pouvoir sur elles – parce que c’était des femmes, parce que c’était des enfants, et parce qu’elles étaient noires. Cet aspect fondamental de son œuvre a tout simplement été effacé des mémoires et des rétrospectives. 

Sous prétexte d’avoir une image d’artistes torturés (comme Gauguin) ou de bad boys (comme Ed Westwick), il est facile de tout passer à ces hommes et particulièrement à ceux qui s’identifient au rôle qu’ils interprètent. Prenons par exemple Jared Leto qui, lors du tournage de Suicide Squad, a envoyé un rat en cadeau à une des actrices, a laissé des balles de pistolet dans la boîte aux lettres de deux autres acteur.ice.s, ou encore leur a envoyé des capotes usagées. Si les concerné.e.s en parlent en plaisantant lors d’interviews, cette difficulté de l’acteur à sortir de son personnage, fou et immoral, peut laisser perplexe en sachant qu’il est accusé par de nombreuses personnes de viol, bien que jamais traîné devant la justice.

Quels sont les effets sur certains acteurs de jouer des personnages qui abusent impunément des femmes? Et les effets sur nous, qui les voyons répéter les comportements qu’on avait excusés à l’écran ? À quel point peut-on séparer l’artiste de la personne ?

C’est pourtant l’un des grands arguments des défenseurs de scénaristes comme Polanski ou Woody Allen. Rappelons qu’Allen s’est non seulement marié à la fille adolescente de son ex-femme, mais a aussi été accusé de viol par une de ses filles adoptives, de sept ans à l’époque. Les charges n’ont pas été abandonnées par manque de preuves, au contraire, mais bien pour le trouble psychologique que le procès très médiatisé apportait à l’enfant. On prétend ainsi que la pédophilie de Woody Allen n’affecte pas son travail, penchons-nous sur ce dernier d’un peu plus près.

Il a réalisé Manhattan en 1979, Irrational Man en 2015, Magic in the Moonlight, dans lesquels à chaque fois  un homme entre quarante et cinquante ans sort avec une fille entre dix-sept et vingt-cinq ans. Ces exemples ne sont tirés que des quatre ou cinq films que j’ai vu de lui : comment peut-on justifier que sa vie n’influence pas son œuvre, que l’artiste n’est pas le même que la personne ?

Notre génération n’est donc pas la seule à grandir avec des idoles et des modèles culturels problématiques. Cela avait déjà marqué nos parents avant nous, et leurs parents, et nous avons préféré oublier et pardonner. Mirion Malle a illustré ce phénomène dans son excellente BD (en entier sur son blog Commando Culotte ici) sur l’impunité des hommes célèbres.

 Or, plutôt que de garder le silence et d’effacer de nos mémoires collectives, notre génération doit être celle qui choisit d’en parler. On ne peut pas changer le contenu ni les personnes. En revanche on peut changer notre attitude par rapport à elles : sans arrêter de consommer ces contenus et sans refuser tous médias problématiques, nous pouvons être  la génération qui reconnaît les problèmes dans notre culture, au lieu de les mettre sous le tapis.

On peut – et on doit – aussi essayer de faire mieux aujourd’hui, remplacer ces hommes horribles qui refusent de reconnaître leurs erreurs par tou.te.s les artistes encore inconnu.e.s qui gagneraient à être exposé.e.s à la place. Arrêter de financer Woody Allen en allant voir ses films au cinéma ou Ed Westwick en regardant sa nouvelle série. 

C’est aussi le message qu’apporte Ellen Page, quand elle dit que tourner pour Woody Allen a été « la plus grosse erreur de sa carrière ». Si suffisamment de femmes (et d’hommes, et autres) arrêtent de soutenir ces hommes en consommant leurs œuvres ou travaillant pour eux, on peut déjà construire une culture un peu moins problématique.

Léa Andolfi et Nina Dabboussi

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