La ville a-t-elle un genre ?

Jeudi 26 octobre, 19h. Nous sommes dans le RER et nous arrivons à Malakoff, dans le 92. Nous sommes trois jeunes femmes, il fait nuit et froid (la faute à l’hiver), nous nous pressons dans ces rues inconnues. Après quelques minutes, nous arrivons devant la petite librairie Zenobi. Sur la porte est placardée l’affiche annonçant le thème de cette soirée, la première organisée par cette librairie : «La ville a-t-elle un genre ?» avec la publication de La ville, quel genre ? par Corinne Luxembourg. Nous entrons.

La librairie est toute mignonne, neuve et bien éclairée. Quelques chaises sont en train d’être installées, mais nous sommes finalement plus de trente à venir, la salle est comble. Il y a seulement 6 hommes dans la salle, ce qui n’est pas si étonnant compte tenu du thème qui sera abordé le soir, mais que l’auteure semble regretter.

Mais qui est Corinne Luxembourg justement ? Géographe, maitresse de conférence, chercheuse, son parcours académique est proprement impressionnant. Féministe affichée, elle est coordinatrice du programme de recherche-action « La ville côté femmes » développé par les Urbain.e.s et fait partie des chercheur.se.s pour le carnet QuaMoTer. Son but est de rendre l’espace urbain aux femmes, et cela fait plusieurs années qu’elle s’évertue autour de cet idéal pour en faire une réalité.

Elle est ici ce soir pour présenter son ouvrage, paru il y a quelques mois, qui fait suite à la création d’une recherche-action entre chercheur.euse.s, habitant.e.s et artistes de Gennevilliers, et soutenue par le maire de la ville. Scientifique, sa démarche a pour but de découvrir le rapport entre la façon de fabriquer la ville et le corps. Des réunions ont été organisées à Gennevilliers, et ont encore une fois principalement attiré des femmes, ce que l’auteure ne manque pas de noter avec un amusement teinté de regret. Corinne Luxembourg nous rappelle que la question de savoir à quoi ressemblerait une ville non sexiste remonte aux années 80 mais a pris de l’importance dans les dernières années et a donné lieu au Brésil, par exemple, à des essais de non mixité dans les transports en commun.

Corinne Luxembourg revient sur le premier constat qu’elle a fait en s’intéressant à la thématique : au départ, la ville a été construite par les hommes, pour les hommes… Mais dans les faits, les quartiers de grands ensembles étaient surtout vécus par les femmes, qui restaient majoritairement pour s’occuper du foyer. Au moment de l’industrialisation et des crises économiques, des problèmes apparaissent : quand la main d’oeuvre plutôt masculine perd son emploi, rester à la maison devient une preuve d’échec. Rapidement, les autorités créent des «city stades» afin de canaliser une énergie jeune mais surtout masculine. Faudrait-il donc créer des équipements pour les femmes, pour qu’elles se sentent incluses dans l’espace public ? Pas vraiment, car aujourd’hui, il faudrait dépasser cette question sexiste de créer des espaces spécifiques : toute la place doit être faite pour les hommes et les femmes. La ville doit être un bien commun habitable par toutes et tous et viser l’émancipation de toute la société.

Il s’est bien développé ces dernières années une forme de «mode» de prendre en compte le genre, mais celles et ceux qui peuvent construire la ville sont de moins en moins les élu.e.s et de plus en plus des commerciales et commerciaux : la fabrique de la ville est comme confisquée aux gens qui la vivent.

Afin de mieux cerner la vision que les habitant.e.s ont de leur ville et de pouvoir apporter des réponses adaptées, Corinne Luxembourg s’est beaucoup appuyée sur les cartes mentales. Mais qu’est ce donc ? Il s’agit de demander aux habitant.e.s de dessiner une carte de la ville, d’y organiser les transports et de signaler où chacun.e aime se déplacer, où cela pose problème, et où cela laisse indifférent.e. À noter que la question de l’insécurité ne concerne pas seulement celle portée par d’autres êtres humains, mais peut aussi être liée à l’état des infrastructures.  Le panel interrogé est constitué d’autant d’hommes que de femmes. L’auteure nous raconte alors une anecdote concernant la représentation du supermarché : toutes les femmes interrogées le dessinent et le signalent soit comme un lieu positif (puisque c’est un endroit de rencontre et dans lequel elles se rendent tous les jours) soit négatif (c’est une corvée), mais donc comme un endroit qui suscite des sentiments. En face, aucun homme ne le représente. En présentant les résultats à la commission municipale, un élu s’offusque et crie à la diffamation. Ce cas permet de noter une volonté des hommes de dire qu’ils participent à la vie du foyer, mais finalement cela ne se traduit pas dans leur projection dans la ville. On en arrive au problème de la charge mentale pour les femmes. Malheureusement, nous n’avons pas le temps de nous y arrêter plus longuement. À part ça, les cartes mentales ont permis de constater que côté femmes, il existe une crainte de passer aux abords de certaines terrasses de café afin d’éviter le harcèlement de rue. Deux stratégies sont adoptées : faire un détour d’une dizaine de minutes ou bien marcher au milieu de la route, afin d’éviter le péage des vannes à deux balles. Pour régler cela, il serait possible de créer un autre trottoir en face, mais le problème demeure : les femmes doivent toujours changer de trottoir. Je repense au nombre de fois où j’ai préféré modifier mon trajet plutôt que de prendre le risque de passer devant certains lieux que je considérais comme peu sûrs.

Au delà du problème du sexisme, réfléchir pour les poussettes c’est aussi réfléchir pour les fauteuils roulants, car quand on est handicapé.e le trottoir empêche d’avancer, et créer des trottoirs plus larges c’est aussi bons pour que les enfants soient en sécurité. La ville est un lieu de discrimination autant que d’émancipation.

Actuellement, la manière dont la ville est agencée revient à dire aux hommes qu’ils peuvent pratiquer la ville tout le temps, tandis qu’il est normal pour les femmes d’avoir peur. On parle de «performances de corps» pour ces attitudes que toutes les femmes ont eu à adopter au moins une fois: marcher vite voire courir entre le métro et le foyer, prétendre être au téléphone, avoir ses clefs déjà en main de manière à ne pas perdre de temps devant sa porte ou comme arme de fortune, changer de tenue… C’est le poids d’une injonction : une femme n’a pas sa place dehors la nuit. Cependant il faut rappeler que les agressions ont lieu majoritairement le jour, dans l’espace personnel et par un.e proche. Il existe l’idée qu’en restant chez soi on est plus sûr.e mais ce n’est pas vrai. La responsabilité politique des élu.e.s porte non seulement sur les infrastructures publiques mais aussi au sein même des maisons.

Les femmes sont majoritaires dans le monde (51%) et dans la ville (52/53%) et pourtant ce ne sont pas elles qui occupent le plus l’espace : là où les hommes ont une occupation statique de l’espace public, en s’appropriant les bancs par exemple, les femmes en ont une pratique très circulatoire. Le seul endroit où il est acceptable pour une femme de s’assoir ce sont les parcs et les jeux pour enfants ce qui les cantonne encore à une fonction domestique et reproductrice.

Corinne Luxembourg termine en rappelant encore que oui, le livre a été écrit depuis Gennevilliers, une ville de banlieue populaire, mais que ses constatations sont aussi applicables à des villes de statut social plus élevé, seulement ces dernières s’évertuent à masquer ces réalités.

Nous repartons à 20h30, il fait à présent tout à fait nuit dehors. Nous nous pressons encore plus dans les rues et faisons mine de ne pas entendre les sifflements de quelques jeunes attablés à un café. D’ici quelques années, espérons que cela ne soit qu’un mauvais souvenir.

Ellie Martinaud & Léa Andolfi

Sources :

Éditions Le Temps des Cerises

Collectif Les Urbain.e.s à l’origine de la recherche-action

Librairie Zenobi

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